Alors qu’on pensait que l’accouchement difficile était spécifique aux humains, une analyse approfondie de l’anatomie des primates révèle que certaines espèces doivent, elles aussi, faire passer leurs petits à tête volumineuse à travers un canal pelvien trop étroit, allant même, pour certaines, jusqu’à se disloquer temporairement les os du bassin. Cela remet en question l’idée selon laquelle les difficultés d’accouchement font spécifiquement partie de l’évolution de l’anatomie humaine par rapport à celle des autres primates.
L’hypothèse courante suppose que les difficultés d’accouchement chez les humains seraient donc spécifiques à l’espèce humaine. Une théorie longtemps largement acceptée, mais aujourd’hui davantage débattue — l’hypothèse du dilemme obstétrical — avance notamment que les changements anatomiques rendant la parturition particulièrement difficile chez l’Homo sapiens résultent de l’évolution vers la bipédie, qui nécessiterait un bassin plus étroit.
Une autre hypothèse avance que la tête des nourrissons a gagné en volume en raison de l’augmentation de la taille de notre cerveau, sans que le bassin des femmes ait suffisamment pu s’élargir pour permettre un accouchement facile. Cela suppose que les autres primates, qui n’ont pas suivi le même processus d’évolution, accoucheraient plus facilement.
Ces théories découlent en grande partie d’une étude de l’influent anthropologue Adolph Schultz publiée dans les années 1940, qui comparait les proportions céphalopelviennes chez un ensemble de primates. Ses mesures suggéraient que, dans la grande majorité des cas, la tête du nourrisson pouvait passer aisément à travers le bassin des femelles lors de l’accouchement. Le canal de naissance des primates non humains serait plus spacieux par rapport à la taille de leurs nouveau-nés, tandis que celui des humains serait particulièrement étroit pour des petits à la tête volumineuse.
Les certitudes sur l’accouchement humain vacillent
Des études comportementales sur la parturition chez de nombreuses espèces ont cependant montré que le processus peut parfois s’avérer complexe et problématique chez les primates non humains, remettant ainsi en question la théorie de Schultz. Une étude parue récemment dans la revue Nature Ecology & Evolution renforce cette contre-hypothèse en effectuant une analyse comparative approfondie des proportions céphalopelviennes chez un large éventail d’espèces de primates.
« Une grande partie des données ayant servi de base aux études précédentes étaient erronées. Elles avaient été recueillies d’une manière anthropocentrique qui ne tenait pas compte de l’anatomie des autres espèces », explique la co-auteure principale de l’étude, Nicole Torres Tamayo du département d’anthropologie de l’University College of London (UCL), dans un communiqué.
« Outre l’élargissement considérable du nombre d’espèces étudiées, nous avons recueilli des mesures tenant compte de l’anatomie spécifique des différentes espèces. Ces données ont ensuite alimenté notre modélisation 3D », a-t-elle ajouté.
Des cas de dystocie (blocage pendant l’accouchement), d’accouchement prolongé et de mortinatalité ont été observés chez des populations sauvages ou en captivité de grands singes, de saïmiris, de macaques, de mandrills, de babouins et de singes vervets.
Certains singes femelles effectuent également des ajustements de posture pendant le travail et s’entraident entre elles pour gérer les difficultés liées à la naissance. Ces observations montrent que l’accouchement chez les primates non humains n’est pas aussi facile qu’on le pensait.
L’hypothèse de Schultz était cependant acceptée en raison des repères de mesure qu’il utilisait. Ces repères incluaient des points partant du bassin humain au sommet du canal de naissance et qui en définissaient la largeur et la profondeur maximales. Il supposait que ces mêmes points de repère définiraient la largeur et la profondeur maximales du canal de naissance de tous les primates.
Or, ce n’est pas le cas, car le bassin humain a une forme très différente de celui des autres primates. D’un autre côté, il supposait également que tous les nouveau-nés primates naissaient habituellement la tête en bas, mais ce n’est par exemple pas le cas chez le gélada qui naît face en avant.
Des bassins bien moins adaptés qu’on ne le croyait
Pour comparer les différences anatomiques entre femelles primates, Tamayo et ses collègues ont utilisé des techniques de modélisation 3D avancées sur 29 espèces différentes allant des grands singes aux espèces les plus petites comme le galago. Ils ont également analysé les données relatives à la taille et à la forme du crâne des nouveau-nés de chaque espèce étudiée.
Leur analyse a révélé que beaucoup de primates possèdent un bassin apparemment trop étroit par rapport à la taille de leurs nouveau-nés pour permettre une mise bas sans difficulté. Cet écart est particulièrement marqué chez les petits primates comme les galagos et les tamarins. Chez ces espèces, les diamètres comparés dans la modélisation 3D montrent que la tête du nouveau-né est presque deux fois plus large que le canal pelvien de leur mère.

Orientation comparative de l’entrée pelvienne et des contraintes céphalopelviennes chez les grands singes et les humains. a) Comparaison entre le diamètre antéro-postérieur traditionnel de l’orifice pelvien, mesuré entre le promontoire sacré et le sommet de la symphyse pubienne (lignes bleues), qui suppose que cet axe est le plus contraignant chez tous les primates, et des diamètres et un espace plus réalistes et pertinents en obstétrique (lignes orange et zone ombrée). b ) Représentation schématique de l’ajustement céphalo-pelvien à l’orifice pelvien chez chaque espèce, montrant la tête du nouveau-né (ovale plein) par rapport à la forme et à l’orientation de l’orifice (ovale vide). © John Wiley and Sons
« Je ne m’attendais pas à constater une telle discordance chez un si grand nombre de primates », a déclaré Lia Betti de l’University College London (UCL) et également co-auteur de l’étude, au New Scientist. Pour pallier les difficultés de la mise bas, ces primates ont développé des adaptations pour faciliter au mieux le processus.
Par exemple, chez les macaques rhésus femelles, les os du bassin fusionnent plus tard que chez les mâles, durant leurs années de reproduction, ce qui facilite le passage des nouveau-nés à travers le canal de naissance. Chez les galagos, en revanche, ces os ne fusionnent jamais chez les femelles et se disloquent même temporairement pendant l’accouchement, ce qui permet au bassin de s’élargir pour laisser passer la tête du nouveau-né. Les tamarins disposent aussi de cette capacité à se disloquer temporairement le bassin lors de l’accouchement.
« Les résultats de notre étude remettent en question les idées reçues sur le caractère unique de l’accouchement chez l’humain, révélant une diversité de dilemmes et d’adaptations obstétricales chez les primates », souligne Betti dans le communiqué de l’UCL.
Les chercheurs ont toutefois constaté que, bien que présentes, les difficultés d’accouchement sont nettement moins fréquentes chez la plupart des grands singes, probablement en raison de leur taille supérieure à celle des petits singes arboricoles. « En ce sens, l’être humain demeure unique en ce qui concerne les difficultés à la naissance, car nous sommes les seuls grands singes à présenter ce problème », conclut Betti dans le New Scientist.




