La Division antarctique australienne (AAD) a décidé d’évacuer sa station de recherche de l’île Macquarie par crainte qu’une mortalité massive de phoques ne traumatise psychologiquement ses chercheurs — une décision à la fois saluée et controversée. L’institution craint notamment qu’une souche hautement pathogène de grippe aviaire H5N1 n’atteigne bientôt l’île et ne décime les milliers de jeunes éléphants de mer du Sud qui naîtront lors de la prochaine saison de reproduction.
La souche hautement pathogène de grippe aviaire H5N1, appartenant au clade 2.3.4.4b, se propage dans le monde entier depuis 2020, affectant à la fois les animaux d’élevage et la faune sauvage. Si la transmission interespèce est relativement rare, le virus affecte tout de même de nombreuses espèces, y compris des mammifères.
Le virus s’est propagé sur tous les continents, y compris dans des régions très isolées. Vers la fin 2022, le virus a provoqué la mort de plus de 20 000 oiseaux sauvages et de milliers d’otaries au Pérou en seulement quatre semaines. En 2023, des milliers d’éléphants de mer du Sud (Mirounga leonina) sont morts en Argentine avec un taux de mortalité atteignant 95 % chez les jeunes.
Une épidémie qui gagne les terres australes
Le virus a atteint les éléphants de mer du Sud de la région subantarctique vers la fin de l’année 2023. Environ 53 000 femelles reproductrices sont mortes ou sont soupçonnées d’être mortes en Géorgie du Sud lors de la saison 2023-2024, soit environ 47 % de la population reproductrice. L’an dernier, une mortalité inhabituellement élevée chez les labbes (des oiseaux marins) a également été observée en Antarctique.
La rapidité de propagation du virus s’explique en partie par son transport par les oiseaux migrateurs qui se nourrissent de carcasses de mammifères infectés. Si l’Australie était jusqu’à récemment épargnée par l’épidémie, il a été détecté pour la première fois en juin 2026 chez des oiseaux marins migrateurs en Australie-Occidentale.
L’AAD craint désormais que l’épidémie n’atteigne l’île Macquarie, une petite île isolée située dans l’océan Austral à mi-chemin entre l’Australie et l’Antarctique. Si le risque pour la santé humaine est, selon l’agence, faible, le virus pourrait provoquer la mort des milliers d’éléphanteaux de mer du Sud sur les plages entourant la station de recherche.
L’agence a décidé d’évacuer temporairement la station de recherche afin d’épargner un possible traumatisme psychologique chez ses chercheurs. « Notre priorité absolue est la santé et la sécurité de nos équipes d’expédition. Bien que le risque de grippe aviaire H5 pour l’homme soit considéré comme faible, nous ne pouvons ignorer les risques psychosociaux liés à la vie à proximité d’un nombre potentiellement important d’animaux infectés », explique Sean Sullivan, secrétaire adjoint du ministère australien du Changement climatique, de l’Énergie, de l’Environnement et de l’Eau, dans un communiqué.
« Nos équipes vivent et travaillent déjà dans l’un des environnements les plus isolés et les plus difficiles au monde. Il est essentiel de minimiser tout risque supplémentaire susceptible d’affecter leur bien-être et le bon fonctionnement de nos stations », ajoute-t-il.
Entre protection des chercheurs et devoir d’observer
La station de recherche de l’île Macquarie comporte plusieurs bâtiments, à proximité des plages où vit une colonie d’éléphants de mer du Sud. Chaque année, les chercheurs effectuent un suivi de la colonie en pesant et mesurant les jeunes et en les équipant de balises satellites, collectant ainsi des informations sur l’évolution de la population et son adaptation aux changements environnementaux.
Son isolement distingue sa situation de celle des autres stations australiennes situées en Antarctique, où des mesures de prévention plus rigoureuses contre la grippe aviaire permettent une meilleure gestion des risques pour les équipes d’expédition. Les évaluations d’experts font état d’une forte probabilité d’un épisode de mortalité important pendant la prochaine saison de reproduction.

La station de recherche de l’île Macquarie se situe à environ 1 500 kilomètres au sud-est de la Tasmanie, en Australie. © Zak/Programme antarctique australien
La saison de reproduction des éléphants de mer du Sud devrait débuter le mois prochain et durer environ six semaines. L’épidémie pourrait ainsi frapper de plein fouet les plus jeunes, qui naîtront au cours de cette saison. Face à la situation, l’AAD a annoncé l’envoi, début octobre, d’un navire polaire australien pour évacuer les 24 membres du personnel de l’île, avant le début de la saison de reproduction estivale.
« C’est une décision tout à fait logique », a déclaré Marcela Uhart, vétérinaire spécialisée dans la faune sauvage à l’UC Davis, à la revue Science. « Rien ne vous prépare à voir des milliers d’animaux mourir en très peu de temps. » Chez les jeunes éléphants de mer infectés, des tremblements et des difficultés respiratoires ont notamment été observés au moment de leur mort.
Cependant, si d’autres chercheurs admettent que voir des animaux mourir par milliers peut être bouleversant, ils remettent également en question la décision des autorités australiennes d’une évacuation totale de la station. « Pour de nombreux scientifiques, se voir demander de détourner le regard et d’ignorer ce qui se passe dans l’écosystème auquel ils ont consacré leur carrière est bien pire », explique Jane Younger, écologue spécialiste des maladies antarctiques à l’Université de Tasmanie, interrogée par la revue Science.
L’absence de scientifiques sur les lieux au plus fort de l’épidémie pourrait faire perdre de précieuses données pour améliorer les stratégies de prévention pour la conservation de la faune, voire pour la santé publique. « Si la réponse à ce risque consiste à retirer les scientifiques dès qu’une épidémie grave est possible, cela aura des conséquences profondes sur notre capacité à comprendre et à réagir aux changements futurs des écosystèmes », souligne Younger.
D’autre part, d’autres alternatives à l’évacuation totale pourraient être envisagées, telles qu’une équipe plus restreinte, des missions plus courtes ou un soutien psychologique renforcé. Néanmoins, l’AAD a précisé que l’évacuation constituait également une mesure de précaution logistique, car mobiliser un navire à la dernière minute pour les évacuer en cas d’imprévu risquerait de perturber les opérations des trois autres stations antarctiques du pays.



