Des archéologues ont découvert dans une tombe chinoise des instruments chirurgicaux datant d’environ 600 ans présentant les traces de ce qui pourrait être la première preuve directe de l’utilisation d’un anesthésique topique. Les instruments présenteraient notamment des traces d’aconite, une plante très toxique utilisée depuis des siècles en médecine traditionnelle chinoise comme analgésique. Les chirurgiens de l’époque semblent avoir développé des méthodes permettant de réduire la toxicité de la plante tout en conservant son effet analgésique.
La chirurgie et la médecine est pratiquée depuis des siècles et s’est développée indépendamment à travers les différentes civilisations humaines. Les pratiques anciennes sont retracées à la fois sur des restes humains et divers instruments aux formes variées, ainsi que dans des documents historiques. Des crânes trépanés (percés de trous nets et ciblés) ont par exemple été exhumés à travers l’Europe et l’Amérique préhistoriques, tandis que des textes anciens, tels que le recueil ayurvédique indien Suśruta Saṃhitā, rapportent les techniques pratiquées.
La découverte de résidus organiques dans des récipients et d’anciens instruments médicaux témoigne également de pratiques médicales anciennes. En particulier, les restes humains présentant des traces d’interventions chirurgicales et les instruments anciens associés constituent une base importante pour évaluer et comparer l’évolution des pratiques chirurgicales à travers les civilisations.
De la résine de Pistacia (le genre botanique auquel appartiennent les pistachiers) et de la cire d’abeille réputée pour ses propriétés antibactériennes ont par exemple été trouvées dans des récipients en céramique d’un atelier d’embaumement de la vingt-sixième dynastie (vers 664-525 avant notre ère) à Saqqara, en Égypte. Cependant, en Chine, les premières fouilles sur les pratiques chirurgicales anciennes accordaient généralement peu d’attention à l’analyse des résidus. La datation exacte de ces pratiques dans la région demeure donc incertaine.
Or, les documents historiques et textes médicaux anciens suggèrent que la chirurgie y était pratiquée à l’époque de la dynastie Ming (entre 1368 et 1644 de notre ère), voire probablement avant. Une étude parue récemment dans la revue Antiquity rapporte la présence d’un composé aux propriétés anesthésiques sur des instruments chirurgicaux datant de la dynastie Ming.
Des traces d’aconite detoxifiée
Les instruments décrits dans l’étude sont des ciseaux et une pince exhumés il y a plusieurs décennies dans la tombe de Xia Quan — un éminent médecin et chirurgien du début de la dynastie Ming qui a vécu entre 1348 et 1411 — dans la ville de Jiangyin, à environ 150 kilomètres au nord-ouest de Shanghai.
Afin de déterminer la composition des objets ainsi que des éléments présents à leur surface, l’équipe de l’étude a effectué une analyse par fluorescence X, une technique non destructive réduisant le risque d’altérer les artéfacts anciens. La micro-spectroscopie de Raman, une technique d’analyse du spectre de diffusion de faisceaux laser, a également été utilisée pour identifier les molécules présentes sur les objets.

Les instruments chirurgicaux échantillonnés et un gros plan des résidus trouvés sur chacun d’eux. © Ling et al.
Les analyses ont montré que les instruments étaient tous deux en fer et ont également révélé la présence de minuscules résidus organiques de couleur rouille à leur surface. Ces résidus contiendraient un groupe fonctionnel cyano, présent dans le cyanure d’hydrogène, ainsi que des composants organiques dérivés d’huiles et de graisses. D’après les chercheurs, il pourrait s’agir d’aconitine, un alcaloïde toxique extrait de l’aconite.
Sur la base de cette hypothèse, les chercheurs estiment que le praticien semblait avoir développé des techniques permettant d’atténuer la toxicité de la plante afin d’utiliser ses propriétés anesthésiques tout en réduisant les risques pour les patients. D’après l’équipe de l’étude, il aurait utilisé des substances acides comme les haricots mungo, le vinaigre ou l’urine de jeunes garçons pour détoxifier l’aconite et la transformer en poudre ou en liquide anesthésiant.
« Les médecins de la dynastie Ming utilisaient des instruments chirurgicaux en fer et contrôlaient la toxicité de l’aconitine par application topique, préparations magistrales et contrôles procéduraux stricts, démontrant ainsi leur capacité pratique à concilier la puissance du médicament et la sécurité du patient », explique Congcang Zhao, archéologue à l’Université du Nord-Ouest, en Chine, et co-auteur de l’étude, dans un communiqué.
Les instruments auraient probablement été utilisés pour des interventions mineures. Le praticien appliquait d’abord l’anesthésiant topique avant d’inciser les couches superficielles de la peau en les saisissant avec la pince. Les résidus d’aconite étaient notamment concentrés au niveau des zones fonctionnelles des instruments. Selon les auteurs, l’anesthésiant était probablement sous forme liquide, une interprétation fondée notamment sur l’état de corrosion observé sur le métal.
Cette découverte constituerait la première preuve chimique directe de la présence d’anesthésiques sur d’anciens instruments chirurgicaux. « Combinée aux prescriptions d’anesthésiques figurant dans les textes médicaux de la dynastie Ming, l’étude confirme que l’aconit était utilisé comme anesthésique topique, appliqué de manière sûre et précise lors des interventions chirurgicales », conclut Zhao.




