Contrairement à la croyance populaire, qui dépeint les dodos comme des oiseaux stupides et maladroits, une étude basée sur l’analyse de leurs crânes suggère qu’ils n’étaient pas moins intelligents que leurs proches parents. La région de leur cerveau impliquée dans le traitement visuel est notamment réduite par rapport à celle de leurs proches parents diurnes, ce qui pourrait indiquer qu’ils accordaient moins d’importance à la vision et auraient ainsi pu être actifs au crépuscule ou durant la nuit. Ces données suggèrent des capacités cognitives plus avancées qu’on le pensait.
Le dodo (Raphus cucullatus) figure parmi les animaux disparus qui symbolisent le plus les conséquences des activités humaines sur la nature. Endémique de l’île Maurice, il a en effet disparu en moins d’un siècle après l’installation des humains sur l’île, en 1598. Outre la chasse intensive, sa disparition est aussi attribuée à l’introduction d’animaux exotiques comme les chiens, les chats, les porcs et les rats, dont certaines espèces continuent de menacer la faune mauricienne aujourd’hui.
La représentation populaire selon laquelle ces oiseaux seraient peu intelligents vient probablement du fait que, incapables de voler, ils nichaient directement au sol et semblaient peu craintifs envers l’homme. Ces caractéristiques sont pourtant fréquemment observées chez les oiseaux insulaires vivant sans prédateurs mammifères et qui ne sont entrés en contact avec l’humain que tardivement.
Les récits provenant de marins indiquent également qu’ils avaient tendance à se précipiter vers le danger : lorsque l’un d’eux était en danger, les autres accouraient vers ses cris et se laissaient piéger. « Apparemment, ils en attrapaient un, le laissaient crier et attendaient, et tous les autres dodos accouraient vers celui-ci pour voir ce qui causait sa détresse », explique Sara Citron, doctorante en comportement et évolution à l’Université de Lethbridge au Canada, à LiveScience.
Les biologistes estiment qu’il ne s’agit pas là d’un échec de l’évolution, mais simplement d’une conséquence du fait que, à l’instar de beaucoup d’animaux insulaires, les dodos n’étaient tout simplement pas préparés à affronter des humains. Des études récentes ont d’ailleurs avancé que les dodos étaient probablement rapides et puissants, plutôt que lents et maladroits comme le suggère le stéréotype courant.
Dans une étude parue récemment dans Zoological Journal of the Linnean Society, Citron et ses collègues rapportent de nouveaux indices remettant en question l’image d’un dodo au cerveau peu développé.
Un mode de vie crépusculaire ou nocturne ?
Pour étudier les capacités cognitives du dodo, l’équipe de l’étude a analysé des scanners tomodensitométriques d’un lot de crânes afin de déterminer la taille et la forme de leur cerveau. Les scanners ont ensuite été comparés à ceux de 36 espèces actuelles de pigeons et de colombes, ainsi qu’à ceux du solitaire de Rodrigues (Pezophaps solitaria), un proche parent du dodo qui vivait sur l’île Rodrigues, à l’est de l’île Maurice, et également disparu peu après l’arrivée de l’Homme.
Les chercheurs ont constaté que leur cerveau n’était pas particulièrement petit par rapport à leur taille. Les analyses des scanners ne fourniraient d’ailleurs aucun indice d’une intelligence inférieure à celle de leurs congénères. En revanche, la partie de leur cerveau responsable du traitement visuel est relativement petite, comparable notamment à celle de certains oiseaux nocturnes.

(a) De gauche à droite : Modèles 3D des crânes en vue latérale gauche de Raphus cucullatus (OUMNH-ZC-11605), la peau ayant été retirée numériquement, de Pezophaps solitaria (UMZC : Vertébrés : 415.R) et de Caloenas nicobarica (USNM558278). Sur les mêmes spécimens, (b), en haut : endocastes mettant en évidence le lobe optique, en bas : endocastes mettant en évidence le Wulst, et (c), en haut : crânes transparents mettant en évidence les sillons olfactifs, en bas : endocastes mettant en évidence les bulbes olfactifs. © Citron et al.
« Selon nous, cette espèce ne se fiait pratiquement pas à la vue », indique Citron. « La seule situation où l’on ne se fie pas à la vue, c’est lorsqu’il n’y a aucune lumière. » D’après les chercheurs, ces données pourraient indiquer que l’oiseau était actif au crépuscule ou durant la nuit.
Il n’y a cependant aucun témoignage indiquant que ces oiseaux avaient une préférence pour la vie nocturne, ce qui n’aurait, selon les chercheurs, rien d’étonnant, car il n’y aurait presque aucun document fiable relatant leur comportement. On en saurait davantage sur le goût de leur viande que sur leur biologie et leur écologie si l’on se fiait uniquement aux récits historiques.
Pour le moment, les interprétations de ce qu’aurait pu être le comportement des dodos restent largement spéculatives, mais les chercheurs espèrent que ces données contribueront à ne plus dépeindre ces oiseaux comme des animaux peu intelligents et mal adaptés à leur environnement.




