Une étude basée sur un vaste ensemble de données de géolocalisation montre que la présence humaine elle-même influence aussi les déplacements de la faune sauvage, au-delà des effets liés à la modification de ses habitats. Si les réactions varient significativement selon les espèces, les données indiquent globalement des impacts complexes liés à notre présence physique.
Les activités humaines, notamment l’agriculture, l’urbanisation et la construction de routes et autres infrastructures, ont profondément modifié les paysages au détriment des habitats naturels de la faune sauvage depuis des milliers d’années. Outre les adaptations aux nouvelles menaces et à la réduction de leurs territoires, de nombreuses espèces peuvent aussi se mettre à éviter directement la proximité avec les humains.
Concilier le développement des activités humaines à la préservation des écosystèmes nécessite une meilleure compréhension des mécanismes par lesquels les humains affectent les écosystèmes. Les avancées dans le domaine sont cependant limitées par le manque de données accessibles mesurant la présence dynamique des populations humaines.
En effet, si les déplacements des animaux peuvent être suivis relativement facilement grâce aux dispositifs de géolocalisation, déterminer la localisation exacte des gens à un temps donné nécessite des données détaillées auxquelles les scientifiques n’ont généralement pas accès.
Ainsi, les études sur les impacts des humains sur la faune sauvage se limitaient jusqu’ici principalement à des indicateurs indirects tels que l’expansion agricole et l’urbanisation. Or, ces indicateurs donnent des indications sur l’activité humaine, mais ne permettent pas de comprendre directement les déplacements des populations.
Une étude publiée le 21 mai dans la revue Science comble les lacunes dans les données en compilant des données de géolocalisation GPS de la faune sauvage avec celles provenant de téléphones portables de personnes se trouvant aux États-Unis.
« Les humains ont des effets complexes sur la faune sauvage – de notre présence physique à la façon dont nous remodelons les habitats – mais nous ne pouvons pas comprendre pleinement notre impact sans informations sur les deux », explique dans un communiqué, Ruth Oliver, co-auteure principale de l’étude et professeure adjointe à la Bren School of Environmental Science & Management de l’Université de Californie à Santa Barbara.
La faune sauvage affectée par la présence humaine et les modifications de paysage
Pour effectuer leur analyse, les chercheurs de l’étude ont compilé les données GPS recueillies chaque semaine auprès de 4 581 mammifères et oiseaux appartenant à 37 espèces dans l’ensemble des États-Unis continentaux au cours de la même période en 2019 et en 2020, avant et pendant les confinements liés à la pandémie de COVID-19. Les mesures de confinement liées à la pandémie de COVID-19 ont offert une occasion particulière pour les scientifiques de distinguer l’influence de la présence humaine sur la faune sauvage des effets des modifications permanentes du paysage.
Ces données ont été combinées avec celles anonymisées de milliers de personnes, avec une résolution à l’échelle d’un quartier. « Les données de téléphonie mobile que nous avons utilisées ont été mises à la disposition des chercheurs pendant la pandémie afin de mieux comprendre l’impact des restrictions liées à la COVID-19 », explique Scott Yanco, écologue chercheur au Zoo national du Smithsonian et également coauteur de l’étude.
L’objectif de l’étude était de déterminer comment l’activité humaine affectait à la fois l’espace physique occupé par chaque animal et sa niche écologique, c’est-à-dire la manière dont il utilise les habitats et les ressources. Pour la plupart des espèces analysées, il a été constaté que l’impact humain ne pouvait être entièrement compris en se basant uniquement sur la modification du paysage et que la présence humaine doit également être prise en compte.
L’étude a montré que 57 % des espèces étudiées étaient affectées par la présence humaine et la modification du paysage. Cependant, la présence humaine a été associée à des changements soit dans la superficie du territoire occupé, soit dans la taille de la niche écologique pour 67 % des espèces de mammifères et 68 % des espèces d’oiseaux.
En réponse, près de 67 % des espèces de mammifères et 41 % des espèces d’oiseaux ont réagi à la présence humaine et à la modification du paysage en réduisant l’aire qu’ils occupaient. Cet effet était particulièrement marqué dans les paysages les moins modifiés, notamment dans les parcs nationaux.
Des réactions qui varient selon les espèces
Les réactions des animaux variaient cependant significativement selon l’espèce. En réponse à la présence humaine, les loups (Canis lupus) ont par exemple étendu l’aire qu’ils occupaient. D’après les chercheurs, ce comportement pourrait refléter une volonté de s’éloigner des activités humaines.
Pour les cerfs de Virginie (Odocoileus virginianus) en revanche, les niches écologiques se sont étendues parallèlement à la modification des paysages, mais sont devenues plus restreintes avec l’augmentation de la présence humaine. La grue du Canada (Antigone canadensis) présentait la réaction inverse, en réponse à la modification du paysage comme à la présence humaine.
« Ces résultats soulignent l’importance cruciale d’une conservation axée sur les espèces », souligne Oliver. « Chaque espèce a des besoins en matière d’habitat différents, des comportements qui lui sont propres et fait face à des menaces uniques. Une conservation efficace exige que nous comprenions les défis particuliers auxquels chaque espèce est confrontée. »
À l’étape suivante, l’équipe prévoit d’examiner comment les modifications des paysages et du climat induites par l’homme influencent les chances de survie de la faune sauvage. « Notre étude actuelle montre que les animaux modifient leur utilisation de l’espace et des ressources, mais nous ignorons si ces changements les aident à s’adapter ou s’ils sont un signe de stress », précise Oliver.
« Notre équipe se penche actuellement sur cette question en cherchant à savoir si les animaux qui modifient leur comportement en réponse aux pressions humaines courent un risque de mortalité plus ou moins élevé », conclut-elle.



