En effectuant une expédition au large de l’île de Sesoko, dans la préfecture d’Okinawa, dans le sud du Japon, un groupe de biologistes a découvert une femelle crabe coincée dans une bouteille en plastique pendant près de deux mois. Le crustacé se serait apparemment introduit dans la bouteille lorsqu’il était juvénile, puis aurait grandi jusqu’à ne plus pouvoir en ressortir et aurait survécu en se nourrissant de petits poissons piégés à l’intérieur et d’algues. Les chercheurs soupçonnent qu’il ne s’agit pas d’un phénomène isolé et espèrent sensibiliser davantage les citoyens à une meilleure gestion des déchets.
La pollution plastique est devenue l’un des plus grands défis environnementaux de l’ère moderne. On estime que 5 à 13 millions de tonnes de déchets plastiques sont rejetés chaque année dans les océans. Malgré les efforts de recyclage et d’utilisation de matériaux alternatifs, la production ne cesse de croître. On produit chaque année jusqu’à 460 millions de tonnes de plastique dans le monde, la grande majorité (70 %) étant rejetée après un seul usage.
Les impacts de la pollution plastique dans les océans se manifestent directement sur la vie marine, certains animaux s’étouffant par exemple avec des sacs plastiques en les confondant avec des proies, ou restant piégés à l’intérieur de filets de pêche abandonnés jusqu’à mourir de faim.
Au cours de l’été 2022, des chercheurs de l’université d’Hiroshima, au Japon, ont découvert un crabe piégé dans une bouteille de vin Shaoxing (un vin de riz) en polyéthylène haute densité (PEHD), flottant à la surface de la mer au large d’Okinawa. Leur étude, parue dans la revue Ecosphere, visait à déterminer comment le crabe, plus grand que le goulot de la bouteille a réussi à y entrer et à survivre.
« Lors de relevés de poissons juvéniles en haute mer, nous avons découvert par hasard une bouteille en plastique flottante à environ 500 m de l’île de Sesoko, à Okinawa, au Japon, avec de nombreux juvéniles à proximité», expliquent les auteurs de l’étude Hajime Sato et Yoichi Sakai, dans un communiqué de l’université d’Hiroshima.
« À notre grande surprise, un gros crabe nageur vivant, Portunus sanguinolentus, était piégé à l’intérieur de la bouteille. Le crabe était nettement plus grand que l’ouverture de la bouteille ! » Les résultats de leur étude offrent un nouvel aperçu de la manière dont la pollution plastique affecte la vie marine, même les plus petits animaux.
Une prison devenue refuge
La bouteille a été récupérée le 15 juillet 2022 et portait des inscriptions indiquant qu’elle avait été fabriquée le 17 novembre 2021. La bouteille était ouverte, permettant ainsi à l’eau de mer d’entrer et de sortir librement même si elle flottait.
Son goulot mesurait 24 mm de diamètre, tandis que le crabe à l’intérieur, un crabe nageur à trois taches (Portunus sanguinolentus), mesurait 40,31 mm de long, 88,23 mm de large et pesait 42,06 g. Vu sa taille, le crabe n’aurait jamais pu y entrer dans son état adulte et les chercheurs ont estimé qu’il y est entré par le goulot lorsqu’il était juvénile et est resté piégé depuis.

Bouteille recouverte d’algues et de bernacles, avec des juvéniles de poissons capturés en même temps, et le crabe nageur extrait de la bouteille. © Hajime Sato/ Université d’Hiroshima
L’analyse ADN du contenu de l’estomac du crabe indique qu’il a consommé de petits poissons qui, eux aussi, ont probablement été piégés dans la bouteille, ainsi que des algues qui ont probablement poussé à l’intérieur. Cet apport en nutriments lui a probablement permis de survivre jusqu’à atteindre sa taille adulte.
En extrapolant la durée de dérive de la bouteille à partir du taux de croissance de la balane (Lepas anserifera) fixée à sa surface, les chercheurs ont conclu que le crabe a dérivé à l’intérieur pendant environ deux mois jusqu’à ce qu’il devienne trop grand pour en ressortir.
« Ce crabe nous rappelle « Salamandre », une célèbre nouvelle du romancier japonais Masuji Ibuse », ont déclaré les auteurs. Le romancier décrit le désespoir d’une salamandre qui, après avoir passé plus de deux ans à se nourrir sans relâche dans son terrier, se retrouve incapable d’en sortir après être devenue trop grande.
Les chercheurs estiment que les bouteilles de ce type (avec un goulot étroit) pourraient également piéger d’autres petits animaux marins, sans compter que le PEHD peut persister dans l’environnement pendant plusieurs décennies en conservant sa forme.
« Les bouteilles en plastique jetées par l’homme peuvent piéger les crabes et les empêcher de s’échapper. Des cas similaires ont déjà été signalés dans les eaux japonaises, ce qui laisse penser qu’il ne s’agit pas d’un accident isolé. À travers cet exemple frappant, nous souhaitons sensibiliser les lecteurs au fait que les objets qui nous facilitent la vie peuvent parfois avoir des conséquences inattendues sur les petits animaux marins, tout en leur faisant apprécier la remarquable vitalité du crabe nageur », concluent les auteurs.



