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Archéologie & Paléontologie 6 min de lecture

La plus ancienne forme connue de dentisterie pourrait être antérieure à notre espèce, selon une étude

Valisoa Rasolofo 16 mai 2026
ancienne-dentisterie-espece-couv La dent cariée de Néandertaliens vieille de 60 000 ans, vue sous différents angles. | Zubova et al.

Des chercheurs ont découvert dans une grotte en Russie une dent de Néandertal vieille de 60 000 ans présentant une carie qui aurait été traitée intentionnellement. Les fissures et les stries présentes sur la dent semblent notamment indiquer une manipulation avec des outils pointus pouvant rappeler certaines étapes rudimentaires du traitement de canal utilisé en dentisterie moderne, suggérant que les pratiques dentaires complexes pourraient être antérieures à notre espèce.

Il est de plus en plus admis que les Néandertaliens (Homo neandertalis) avaient une culture sociale bien plus riche et complexe que ne le supposaient les stéréotypes antérieurs. Ils pratiquaient par exemple des rites funéraires, et certaines formes d’art rupestre leur sont attribuées. Ils disposaient également d’une forme de médecine ancestrale. En particulier, la médecine néandertalienne fait l’objet d’études croissantes en raison de son association avec des compétences cognitives élevées.

Les données archéologiques ont mis en évidence que les Néandertaliens disposaient d’une connaissance suffisamment approfondie de leur environnement naturel et de leurs ressources, ce qui leur aurait permis d’adapter leurs habitudes alimentaires et de pratiquer la médecine. La question était de savoir si ces comportements découlaient de l’instinct, à l’instar de ceux observés chez d’autres primates utilisant des plantes médicinales, ou s’il s’agissait de comportements intentionnels et avancés comparables à ceux des humains modernes.

Une étude publiée récemment dans la revue PLOS ONE apporte de nouveaux éléments d’information suggérant que la médecine néandertalienne était plus élaborée que ce que suggéraient certaines études précédentes. « Nous analysons et interprétons les traces de manipulation artificielle délibérée de la dent Chagyrskaya 64, une deuxième molaire inférieure gauche néandertalienne découverte dans la grotte de Chagyrskaya (kraï de l’Altaï, Russie) », expliquent les auteurs de l’étude.

« Ces caractéristiques rapprochent le comportement des Néandertaliens de celui des humains modernes et le distinguent des actions instinctives des autres primates », indiquent-ils. D’après les chercheurs, il pourrait s’agir, selon les auteurs, de la plus ancienne forme de dentisterie connue pour le genre Homo.

Une manipulation semblable au traitement de canal moderne

Avant la nouvelle étude, les premières manipulations dentaires ancestrales liées au traitement des caries ont été décrites chez Homo sapiens au Paléolithique supérieur. Les seules manipulations médicales documentées avec certitude chez les Néandertaliens concernaient principalement l’utilisation de cure-dents, probablement destinée à la fois à extraire les restes d’aliments des interstices dentaires et à soulager la douleur liée à l’inflammation parodontale.

La dent de Néandertal analysée dans la nouvelle étude présente une cavité profonde qui ne pourrait s’expliquer que par une carie. L’homme à qui appartenait la dent souffrait probablement depuis longtemps de maux de dents dus à l’infection et, à une époque où la recherche de nourriture était difficile, pouvoir manger correctement relevait sans doute d’une question de survie.

En analysant la surface de la dent au microscope, les chercheurs ont identifié des marques linéaires nettes qui indiqueraient des mouvements de rotation et de raclage. « Nous avons également constaté que la cavité est en réalité constituée de trois dépressions qui se chevauchent. Cela ne pouvait plus s’expliquer par une maladie ou un accident. Il s’agissait d’un traitement intentionnel et direct », explique l’archéologue Kseniya Kolobova, de l’Académie russe des sciences et coauteur de l’étude, à Science Alert.

Ces observations suggèrent que les Néandertaliens pratiquaient une forme de dentisterie complexe pouvant évoquer certaines étapes rudimentaires d’un traitement de canal moderne, consistant à retirer la pulpe dentaire infectée afin de préserver la dent. Le traitement était probablement pratiqué par des congénères à l’aide d’outils pointus et suggère que certaines pratiques dentaires pourraient être antérieures à Homo sapiens.

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La molaire Chagyrskaya 64 et ses macro-caractéristiques. 1 Vue générale de la dent en cinq projections ; a–c. Macrophotographies des caractéristiques de la surface occlusale de la couronne : a. vue supérieure de la concavité ; b. rainure étagée sur la paroi de la concavité ; c. profil en coupe transversale de la rainure. © Zubova et al.

Des outils en pierre reconvertis en instruments dentaires

Plutôt que de simples cure-dents, les Néandertaliens utilisaient probablement de fins morceaux de jaspe pour intervenir sur les caries. De précédents travaux ont d’ailleurs montré que les Néandertaliens de cette partie de la Russie taillaient du jaspe pour fabriquer divers outils, certains ayant même été retrouvés dans la grotte de Chagyrskaya, où la molaire a été exhumée.

« Ils fabriquaient des couteaux bifaces complexes et asymétriques, des grattoirs et ces petites pointes retouchées. Ils possédaient déjà la dextérité manuelle et les connaissances techniques nécessaires », a expliqué Kolobova à Science Alert. Ils ont probablement reconverti ces outils pour soigner les dents infectées.

Pour étayer leur hypothèse, les chercheurs ont testé une réplique d’un outil néandertalien en jaspe sur d’autres dents anciennes et une dent de sagesse fraîchement retirée à l’un de leurs collègues. Plusieurs des dents de Néandertaliens se sont fissurées sous l’effet de l’outil en jaspe, mais ces derniers se sont révélés encore plus efficaces sur la dent fraîche, qui refléterait mieux les conditions dans lesquelles les manipulations de l’époque étaient effectuées.

D’autre part, l’équipe a obtenu des effets similaires à ceux observés sur la molaire cariée de Néandertal en appliquant de légers mouvements de rotation avec l’outil en pierre. D’après les chercheurs, cette technique pourrait témoigner d’une méthode différente, potentiellement plus élaborée dans certains aspects, que celle documentée chez les anciens Homo sapiens, qui consistait principalement à gratter les dents cariées pour tenter d’éliminer l’infection.

Ces résultats s’ajoutent aux preuves croissantes d’adaptabilité et de compétences cognitives élevées chez les Néandertaliens. « Ils ont conceptuellement transféré une technologie existante à un domaine totalement nouveau. Cela témoigne d’une remarquable flexibilité cognitive. »

Source : PLOS ONE

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