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Société & Comportement (Q-R) 5 min de lecture

Pourquoi certaines personnes sont-elles dégoûtées par les insectes ? Une étude suggère une origine évolutive remontant à 9 000 ans

Valisoa Rasolofo 31 août 2026
aversion-insecte-9000-ans-couv | Pixabay

L’aversion de nombreuses personnes pour les insectes ne serait pas uniquement d’origine culturelle, mais pourrait également être liée à une adaptation évolutive remontant à environ 9 000 ans, selon une récente étude. Les analyses génomiques indiquent notamment que la consommation d’insectes était beaucoup moins fréquente chez les Homo sapiens occidentaux que chez les Néandertaliens et ceux vivant dans les régions tropicales. Cela suggère qu’une partie des descendants humains ont conservé génétiquement la capacité à digérer les insectes, tandis qu’une autre l’aurait en partie perdue.

Avec plus de 1 600 espèces cataloguées comme comestibles dans le monde, les insectes sont considérés comme une source alimentaire alternative susceptible de contribuer à la diversification des ressources alimentaires. Des centaines de millions de personnes en consomment d’ailleurs déjà régulièrement, les insectes faisant partie de leurs mets et plats traditionnels, ou constituent une ressource alimentaire en situation de survie.

Cependant, malgré quelques rares exceptions (comme le fromage casu marzu et les couvains d’abeilles), la consommation d’insectes demeure relativement rare dans les sociétés occidentales. Si les insectes sont de plus en plus acceptés pour être utilisés comme ingrédients dans certaines recettes, la plupart des consommateurs occidentaux demeurent réticents à en consommer volontairement.

Des sources historiques montrent que la consommation de certains insectes existait dans plusieurs cultures européennes de l’Antiquité. Certaines espèces étaient par exemple considérées comme des mets délicats chez les Grecs et les Romains pendant l’Antiquité.

Des études suggèrent que l’aversion actuelle des Occidentaux pour les insectes pourrait en partie être attribuée au fait qu’ils étaient également responsables d’importantes pertes de récoltes qui pouvaient entraîner d’importantes pertes agricoles et, dans certains cas, contribuer à des famines, ainsi que des épidémies dévastatrices survenues au cours de l’histoire.

Avec la propagation du christianisme à partir du début du Moyen âge, certains insectes, notamment les criquets et les sauterelles, occupaient également une place particulière dans les textes bibliques, où certains étaient associés aux fléaux, tandis que d’autres étaient explicitement autorisés à la consommation.

Mais si l’influence culturelle pourrait en partie expliquer la réticence à consommer des insectes, son origine évolutive et les autres facteurs qui pourraient l’influencer demeurent incertains. Une étude parue dans la revue Science Advances offre un nouvel éclairage sur les origines évolutives de ce comportement et les différences observées aujourd’hui au niveau des cultures.

« La faible présence d’insectes dans le régime alimentaire des Eurasiens du Nord suggère que l’absence d’entomophagie n’est pas uniquement due à des facteurs culturels récents, mais aussi à une longue histoire écologique et évolutive », explique Pablo Librado, chercheur principal à l’Institut de Biologie Evolutive (IBE) du Conseil national espagnol de la recherche (CSIC), qui a dirigé l’étude, dans un communiqué.

Une répulsion qui ne serait pas seulement culturelle

Pour leurs analyses, Librado et ses collègues ont examiné 745 échantillons de tartre dentaire provenant d’humains anatomiquement modernes, dont certains remontent à 33 000 ans. Le tartre dentaire peut en effet piéger et préserver l’ADN des espèces régulièrement consommées, offrant ainsi un aperçu des régimes alimentaires anciens. L’équipe a également examiné les gènes impliqués dans la dégradation de la chitine, un composant majeur de l’exosquelette des insectes.

Les données suggèrent que les humains modernes vivant en Eurasie du Nord ne pratiquaient probablement pas régulièrement l’entomophagie, les traces retrouvées pouvant notamment correspondre à une ingestion accidentelle. Certaines variantes de leurs gènes liés à la production de chitinases sont associées à une capacité réduite à digérer la chitine. D’après les chercheurs, cette variation génétique serait maintenue depuis environ 9 000 ans, soit pendant l’essor de l’agriculture.

En revanche, bien qu’ils aient vécu dans des environnements relativement similaires à ceux occupés par Homo sapiens à la même époque, leur tartre dentaire contenait beaucoup plus d’ADN d’insectes. Les quantités étaient comparables à celles trouvées chez les chimpanzés modernes consommant des insectes pour compléter leur alimentation.

Les traces d’ADN les plus fréquemment retrouvées appartenaient à des diptères, le groupe auquel appartiennent les mouches et les moustiques. Ces données concordent avec une hypothèse récente selon laquelle les Néandertaliens consommaient régulièrement des carcasses d’animaux contenant des larves de mouches et que les carcasses de leurs proies pouvaient être restées dans des étangs ou des zones marécageuses, des environnements favorables à la ponte des insectes.

Les chercheurs ont également identifié chez les Néandertaliens des variantes de gènes de chitinase associées à une digestion plus efficace de la chitine. Le seul spécimen dénisovien analysé présentait également des variantes génétiques associées à une digestion plus efficace de la chitine.

D’après l’équipe, les variantes génétiques associées à une expression plus élevée des enzymes impliquées dans la digestion de la chitine sont moins fréquentes à mesure que les populations s’éloignent des régions tropicales. Cette répartition géographique est compatible avec un abandon progressif de l’entomophagie chez certaines populations européennes.

« Au-delà des facteurs culturels ou religieux, nos résultats suggèrent que la diminution de la disponibilité des insectes dans les régions non tropicales pourrait avoir été un facteur clé dans l’abandon de l’entomophagie, entraînant une capacité réduite à digérer les exosquelettes d’insectes », indique Librado.

Ces résultats suggèrent que certains facteurs biologiques pourraient s’ajouter aux facteurs culturels expliquant la réticence à consommer des insectes. Néanmoins, la production alimentaire moderne, notamment la transformation industrielle des insectes, pourrait permettre d’améliorer leur acceptation et de tirer parti de leurs bienfaits nutritionnels.

Source : Science Advances

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