Notre préférence quasi universelle pour la main droite découlerait de l’évolution vers la bipédie et de l’augmentation de la taille du cerveau chez notre espèce, selon une récente étude. Alors que la majorité des primates ne présentent presque pas de latéralité, chez Homo sapiens, la bipédie aurait libéré les mains de sorte à favoriser une préférence pour la droite, une préférence qui se serait ensuite renforcée à mesure que le cerveau s’est développé.
Dans toutes les cultures humaines à travers le monde, environ 85 à 95 % des individus sont droitiers, tandis que les gauchers et l’ambidextrie demeurent rares. Il s’agit de l’une des grandes énigmes de l’évolution humaine, car aucune autre espèce animale ne présente un biais aussi marqué et aussi constant. Si certains primates et d’autres animaux manifestent une certaine latéralité, celle-ci reste nettement moins prononcée et moins stable que dans les populations humaines.
Autrement dit, la latéralisation chez les humains constitue une singularité évolutive dans le règne animal. Les archives archéologiques suggèrent que cette préférence est visible dès le Néolithique, voire plus tôt selon certaines études, tandis que d’autres suggèrent qu’elle est restée constante depuis l’apparition du genre Homo. Il a également été suggéré qu’elle a persisté chez notre espèce en raison de contraintes écologiques, anatomiques ou cognitives.
D’un point de vue mécanistique, des études ont montré que les bases de la latéralité manuelle sont profondément ancrées au niveau de régions cérébrales spécialisées et présentent des liens avec la spécificité hémisphérique de certaines fonctions cognitives supérieures. Des études génétiques ont également montré que la latéralité manuelle chez les humains est un trait hautement polygénique, c’est-à-dire influencé par l’interaction combinée de plusieurs gènes.
Cependant, malgré des décennies de recherche sur l’origine de cette latéralité, la raison exacte pour laquelle les humains sont devenus majoritairement droitiers demeure inexpliquée. Les hypothèses avancées sont non seulement ambiguës, mais également contradictoires et rarement démontrées de manière fiable.
Dans une étude publiée dans la revue PLOS Biology, des chercheurs suggèrent que la réponse pourrait résider dans l’évolution d’Homo sapiens vers la bipédie et l’augmentation de la taille du cerveau.
« Il s’agit de la première étude à tester plusieurs des principales hypothèses concernant la latéralité manuelle chez l’humain dans un cadre unique. Nos résultats suggèrent qu’elle est probablement liée à certaines caractéristiques essentielles qui nous définissent en tant qu’humains, notamment la bipédie et l’évolution d’un cerveau plus volumineux », explique Thomas A. Püschel, professeur associé d’anthropologie évolutionniste à l’Université d’Oxford, dans un communiqué.
De la bipédie à la domination de la main droite
Pour effectuer leurs analyses, Püschel et ses collègues ont compilé les données de latéralisation de 2 025 individus appartenant à 41 espèces de singes et de grands singes. À l’aide d’une modélisation bayésienne prenant en compte les relations évolutives entre les espèces, les chercheurs ont exploré les principales hypothèses existantes expliquant l’évolution de la latéralité manuelle : l’utilisation d’outils, le régime alimentaire, l’habitat, la masse corporelle, l’organisation sociale, la taille du cerveau et la locomotion.

L’hypothèse de facteurs moteurs est souvent avancée pour expliquer la latéralité manuelle chez l’humain. © Thomas A. Püschel
Les modèles ont également été utilisés pour estimer la probabilité de latéralité chez les ancêtres des humains. Les données ont montré que les premiers hominines, tels qu’Ardipithecus et Australopithecus, présentaient probablement une légère préférence pour la main droite, un niveau globalement similaire à celui des grands singes actuels.
Cependant, avec l’apparition du genre Homo, cette préférence se serait significativement accentuée. Elle aurait commencé à se renforcer chez Homo ergaster, Homo erectus et les Néandertaliens, avant d’atteindre son maximum chez Homo sapiens. Homo floresiensis, l’hominine indonésien surnommé « hobbit », faisait toutefois exception.
D’après les chercheurs, cela pourrait être lié au fait que, contrairement aux autres espèces du genre Homo, il possédait un cerveau relativement petit ainsi qu’une morphologie adaptée à la fois à la marche bipède et à l’escalade, plutôt qu’à une bipédie strictement terrestre.
Cela suggère que la bipédie a pu contribuer à libérer les mains des contraintes locomotrices, ce qui aurait, à son tour, exercé une pression de sélection favorisant des mouvements manuels précis et latéralisés. L’augmentation de la taille du cerveau serait apparue dans un second temps et aurait accentué la préférence pour la main droite à mesure qu’il grandissait et se réorganisait.
Ces résultats laissent toutefois ouvertes plusieurs questions, notamment celle du rôle potentiel de la culture humaine, au fil des millénaires, dans la stabilisation de la latéralité droite, ainsi que celle des raisons pour lesquelles la latéralité gauche, bien que rare, persiste malgré tout. Il serait également intéressant de déterminer si la latéralité droite observée chez certains animaux, comme les perroquets et les kangourous, pourrait refléter des pressions évolutives similaires à celles observées chez les humains.




