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Société & Comportement (Q-R) 6 min de lecture

Pourquoi voyons-nous des visages partout ? Une étude apporte un nouvel éclairage sur ce phénomène intrigant

Une propension qui tiendrait de biais socio-culturels et évolutionnistes.

Valisoa Rasolofo 9 avril 2026
voir-visages-partout-couv À un moment donné, l'ouragan Milton ressemblait à un homme chauve en colère. | Weather Underground

La paréidolie faciale — ce phénomène qui nous conduit à discerner des visages dans une multitude de formes, qu’elles soient issues d’objets inanimés ou de configurations visuelles ambiguës — trouverait son origine dans un double biais, à la fois évolutionniste et socio-culturel, selon une étude récente. Le cerveau humain aurait ainsi évolué pour reconnaître des visages même en leur absence, une aptitude qui aurait permis à nos ancêtres de mieux survivre et s’adapter à leur environnement.

Voir des visages là où il n’y en a pas est si courant que les neuroscientifiques lui ont attribué un nom spécifique : la paréidolie faciale. Elle se manifeste dans des objets inanimés — sacs à main, murs ou tranches de pain grillé — mais aussi dans des configurations visuelles plus diffuses, comme des nuages, du bruit d’écran de télévision ou des jeux d’ombres et de lumière.

Certains exemples ont marqué les esprits. L’ouragan Milton ayant frappé la Floride il y a quelques années a ainsi été largement relayé en ligne, en raison de la forme de ses vents et de son œil, qui ressemblaient à un homme chauve et en colère. Une tranche de pain grillé s’est, elle, vendue 28 000 dollars pour son motif évoquant la Vierge Marie. Plus récemment, des reliefs à la surface de Mars ont interpellé les astronomes en dessinant un visage souriant.

Des études de neuro-imagerie ont montré que les illusions de visages sont plus souvent observées dans les phénomènes de paréidolie que celles liées aux objets. Ces observations s’accompagnent d’une activité accrue de l’aire fusiforme des visages, région cérébrale spécialisée dans leur reconnaissance et leur traitement.

Le phénomène suscite donc un intérêt croissant de la part des neurobiologistes, car il pourrait éclairer les mécanismes à l’œuvre dans le traitement des visages, une fonction importante au cœur de nos interactions sociales et de nos processus cognitifs.

Cependant, malgré le nombre croissant d’études sur le phénomène, son origine et son rôle exacts demeurent incertains. L’étude de l’Université de Nouvelle-Galles du Sud (UNSW), en Australie, s’est attachée à déterminer si les caractéristiques de la paréidolie liée aux objets sont influencées par des biais de sélection et/ou par les propriétés sémantiques des images.

Une propension marquée à percevoir des visages masculins et/ou en colère

Les chercheurs australiens ont étudié la paréidolie chez environ 70 participants. Ceux-ci devaient identifier des visages et leur attribuer des caractéristiques — âge, sexe, émotion — à partir d’images d’objets ou de « bruit visuel » abstrait. Dans l’une des expériences, les participants observaient par exemple la photo du côté d’un sac à main dont la fermeture, les plis et les boucles dessinaient un visage souriant. Les images de bruit visuel, plus abstraites, reposaient sur des motifs d’ombres pouvant évoquer deux yeux et une bouche.

Les résultats, publiés dans la revue Royal Society Open Science, montrent que 90 % des participants ont déclaré avoir vu un visage dans au moins une image de bruit. Les visages étaient toutefois perçus plus fréquemment dans les images d’objets inanimés (96,7 %) que dans les bruits visuels (53,4 %).

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Les images montrés aux participants à l’enquête. © Université de Nouvelle-Galles du Sud

Il est intéressant de noter que les volontaires avaient davantage tendance à percevoir des visages masculins. Les visages identifiés dans du bruit artificiel étaient plus souvent jugés plus âgés et en colère, tandis que ceux issus d’objets étaient plus fréquemment perçus comme heureux ou surpris.

Dans une autre expérience, les chercheurs ont introduit une symétrie verticale dans les bruits visuels — un indice structurel rappelant vaguement la configuration d’un visage humain. Résultat : même ce léger ajustement suffisait à renforcer la tendance des participants, qui étaient plus enclins à voir des visages masculins en colère.

« Pour une raison ou une autre, il semble que nous ayons en mémoire un modèle de ce à quoi ressemble un visage humain de base, et ce modèle ressemble à un visage masculin », explique, dans un billet de blog de l’UNSW, Lindsay Peterson, chercheuse à l’École de psychologie de l’université et auteure principale de l’étude. Par ailleurs, les visages étaient perçus plus fréquemment lorsque la symétrie était introduite (dans 65,8 % des cas) que dans les bruits aléatoires (23,6 %).

Des biais évolutionnistes et socio-culturels ?

Selon l’étude, cette propension à percevoir des visages masculins pourrait découler de biais sociaux et culturels. « Ce biais masculin existe à travers les générations et chez des enfants dès l’âge de 4 ans, ce qui suggère qu’il est inscrit dans nos gènes », indique Lindsay Peterson.

Quant à la fréquence des visages perçus comme en colère, la chercheuse avance l’hypothèse d’un biais évolutionniste incitant à interpréter rapidement une forme ambiguë comme une menace potentielle. « Votre cerveau reptilien vous dit que le plus sûr est de considérer cela comme une menace et d’y faire face ensuite », suggère-t-elle.

Ces observations appuient l’idée que la reconnaissance faciale s’est développée chez nos ancêtres comme une fonction clé pour leur survie. « L’une des fonctions les plus performantes de notre système visuel est la détection des visages. On cherche à les identifier le plus rapidement possible, qu’il s’agisse d’amis ou d’ennemis… mais il arrive parfois que l’on détecte de faux visages », souligne David Alais, psychologue et neuroscientifique à l’Université de Sydney, non impliqué dans cette recherche, interrogé par The Guardian.

L’équipe de Lindsay Peterson entend désormais explorer la manière dont ces biais pourraient varier selon les conditions, notamment en fonction de paramètres tels que les détails spatiaux ou le mouvement, susceptibles d’influencer les types de visages perçus.

Source : Royal Society Open Science

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