Alors que les climatologues redoutaient depuis quelques mois un épisode El Niño d’une ampleur sans précédent, leurs craintes semblent se confirmer avec l’apparition d’une gigantesque vague chaude dite « onde de Kelvin » se déplaçant à travers le Pacifique depuis plusieurs semaines. La vague a atteint les côtes sud-américaines à la mi-mai et pourrait initier le début d’un épisode El Niño intense plus tard cette année.
L’effet El Niño est un phénomène météorologique périodique qui résulte du réchauffement des eaux de surface dans le Pacifique central et oriental. Ce réchauffement modifie les schémas de circulation atmosphérique à travers le globe, notamment en déplaçant la chaleur vers l’est et en redistribuant l’énergie à travers les différentes régions. Cela modifie les régimes de précipitation et de tempêtes selon les régions.
L’appellation El Niño — qui signifie « l’enfant » en espagnol — provient des pêcheurs du XVIIe siècle qui l’ont appelé ainsi en référence à la naissance du Christ, car le phénomène avait tendance à s’intensifier aux alentours de Noël et des eaux plus chaudes signifiaient moins de prises pour les pêcheurs. Sa venue annonce aussi généralement de fortes pluies et chutes de neige dans certaines régions, et des vagues de chaleur et de sécheresse prolongées dans d’autres.
Ses impacts dépendent cependant de son intensité. Lors d’épisodes modérés, tels que ceux de 2018 et 2023, les impacts tels que la sécheresse et les inondations se sont principalement produits dans la région du Pacifique tropical et les régions à proximité. En revanche, les épisodes de grande ampleur, tels que celui de 2015-2016, ont des répercussions beaucoup plus vastes, provoquant par exemple des sécheresses intenses dans une grande partie de l’Afrique et des inondations en Californie.
Les données collectées par le satellite Sentinel-6 Michael Freilich de l’Agence spatiale européenne (ESA) montrent que des masses d’eau chaude de plusieurs centaines de kilomètres de long traversent l’océan Pacifique, signes annonciateurs du retour d’El Niño plus tard dans l’année.
« Bien que l’événement de cette année ait débuté un peu plus tard que les grands épisodes El Niño de 2015 et 1997, il commence à rattraper son retard », a déclaré Josh Willis, chercheur spécialiste du niveau de la mer au Jet Propulsion Laboratory de la NASA en Californie du Sud et responsable scientifique du projet Sentinel-6 Michael Freilich, dans un communiqué. « Nous verrons quelle sera son ampleur. »
Le retour d’un signal redouté dans le Pacifique
Lancé en 2020 par la NASA et piloté par l’ESA (Agence spatiale européenne) dans le cadre du programme Copernicus de l’Union européenne, le satellite Sentinel-6 Michael Freilich effectue des mesures à haute résolution sur l’ensemble des océans du globe tous les 10 jours.
Le satellite permet d’observer les ondes de Kelvin grâce à ses mesures du niveau de la mer. Ces ondes résultent généralement du passage temporaire des vents dominants de l’ouest du Pacifique d’une direction d’est en ouest à ouest en est. Combiné à un affaiblissement des vents d’est le long de l’équateur, cela provoque un réchauffement des eaux du Pacifique occidental et une élévation du niveau de la mer, l’eau s’y dilatant notamment sous l’effet de la chaleur.
« L’observation d’El Niño par la NASA utilise des satellites d’observation du niveau de la mer comme Sentinel-6 Michael Freilich pour suivre les gigantesques ondes de Kelvin qui traversent le Pacifique, mesurer les variations de la thermodynamique océanique, améliorer les prévisions des phénomènes météorologiques extrêmes et aider les populations à se préparer aux risques côtiers potentiels », explique Nadya Vinogradova Shiffer, responsable scientifique du programme au siège de la NASA à Washington.
Le satellite Sentinel-6 Michael Freilich a détecté une vague d’eau chaude, appelée onde de Kelvin, se déplaçant vers l’est dans l’océan Pacifique équatorial et atteignant les côtes sud-américaines en mai. Les ondes de Kelvin précèdent souvent les épisodes El Niño. © NASA/JPL-Caltech
El Niño se développe généralement lorsque de multiples ondes de Kelvin apparaissent sur une période de plusieurs mois, et que les eaux chaudes s’accumulent au large des côtes de la Colombie, de l’Équateur et du Pérou. Le satellite a détecté une onde de Kelvin se déplaçant vers l’est depuis plusieurs semaines et qui a atteint les côtes sud-américaines vers le 18 mai, provoquant une hausse du niveau de la mer dans la région.
Plus précisément, une petite onde de Kelvin s’est formée dans les eaux de la Micronésie, dans le nord du Pacifique, vers la fin janvier avant de se dissiper à la mi-février. Une autre onde s’est ensuite reformée vers le début du mois de mars et s’est progressivement intensifiée pour se déplacer vers l’est. La chaleur océanique résultante a provoqué une augmentation temporaire du niveau de la mer de plus de 15 centimètres au large des côtes péruviennes et les régions environnantes.
Les épisodes El Niño atteignent généralement leur pic d’intensité entre novembre et janvier et il faudra donc plusieurs mois avant que leurs effets les plus importants ne soient visibles. Cependant, « chaque épisode El Niño est différent », précise Séverine Fournier, chercheuse au JPL spécialisée dans le niveau de la mer et adjointe scientifique du projet Sentinel-6 Michael Freilich, dans le communiqué de la NASA. « Mais ils entraînent presque toujours une année chaude et d’importantes variations des précipitations dans certaines régions du globe », indique-t-elle.
D’un autre côté, si une marge d’incertitude subsiste quant à son intensité réelle, l’évolution actuelle du réchauffement des océans pourrait laisser présager un épisode potentiellement très intense. « Il est de plus en plus probable que cet événement se situe dans la partie supérieure de la fourchette historique. Les scientifiques nous indiquent qu’il pourrait s’agir de l’épisode El Niño le plus puissant de ce siècle », a indiqué le Met Office britannique dans un communiqué publié à propos de ses prévisions du 15 avril.




