Certains chiens réputés pour leur excellente capacité d’apprentissage, comme les border collies et les labradors, pourraient apprendre les noms d’objets « en écoutant aux portes », selon une étude. Il leur suffirait notamment d’écouter discrètement leurs maîtres et de collecter des indices provenant des regards, des gestes et de l’attention pour apprendre les noms de jouets spécifiques. Cela suggère une similitude surprenante avec la manière dont les jeunes enfants apprennent les mots et leurs sens.
Les jeunes enfants humains peuvent apprendre les noms d’objets vers 18 mois à la fois en les écoutant lorsqu’ils sont prononcés à leur adresse et lorsqu’ils sont mentionnés dans une conversation entre d’autres personnes. Cet apprentissage par observation passive indique que les nourrissons peuvent acquérir des informations en observant passivement les interactions entre les personnes qui les entourent.
Cette capacité nécessite une vaste combinaison de compétences sociales telles que suivre le regard et l’attention d’autrui, adopter le point de vue d’une autre personne, surveiller les conversations, comprendre les intentions, etc. Les chercheurs estiment que bien que le langage complexe soit exclusivement humain, certaines compétences cognitives sous-jacentes à son évolution seraient partagées avec d’autres espèces.
Si d’autres espèces peuvent apprendre les noms d’objets en écoutant la parole, elles possèderaient donc des compétences sociocognitives similaires à celles utilisées par les nourrissons pour apprendre les mots. L’apprentissage des noms d’objets à partir de l’écoute a par exemple été documenté chez les bonobos (Pan paniscus) élevés en captivité dans des environnements riches en langage.
Des chercheurs de l’Université de médecine vétérinaire de Vienne, en Autriche, suggèrent que certaines races de chiens (Canis familiaris) dits « surdoués pour l’apprentissage des mots » (le terme « mot » désignant ici les noms d’objets écoutés) pourraient être dotés d’une capacité d’apprentissage des mots similaire à celle de jeunes enfants.
« La mise en évidence de processus d’apprentissage similaires chez d’autres espèces indiquerait que les compétences sociocognitives sous-jacentes ne sont pas exclusivement humaines, mais pourraient avoir évolué, ou pouvoir se développer, chez d’autres espèces, offrant ainsi un éclairage précieux sur les origines de la cognition liée au langage », expliquent-ils dans leur étude publiée le 8 janvier dans la revue Science.
Une similitude avec les nourrissons humains
Les chiens ont évolué et se sont développés au sein d’une niche écologique impliquant étroitement les humains. Ils ont subi une sélection qui en fait d’excellents modèles pour l’étude des cognitions sociales de type humain chez les animaux non humains. Des études ont par exemple montré que les chiens présentent des comportements analogues à ceux des jeunes enfants et qui peuvent être observés même chez les très jeunes chiots.
Ces comportements, découlant de l’écoute et de l’apprentissage des interactions verbales humaines, auraient probablement conféré aux chiens un avantage évolutif. Cependant, bien qu’il ait été démontré que les chiens dressés peuvent facilement reconnaître les injonctions verbales (telles que « assis » ou « couché »), peu d’études se sont concentrées sur l’apprentissage des noms d’objets.
Pour explorer leur hypothèse, les chercheurs viennois ont sélectionné 10 chiens surdoués pour l’apprentissage des mots, dont des border collies, un border collie croisé et un labrador. Deux nouveaux jouets ont été présentés à chacun d’eux en répétant leurs noms plusieurs fois pendant une minute, avant qu’ils ne soient autorisés à jouer avec. Ce processus a été répété de nombreuses fois pendant plusieurs jours.
Dans une autre expérience, les nouveaux jouets étaient présentés aux chiens de manière indirecte. Plutôt que de leur montrer directement, ils étaient passés de main en main entre les humains entourant les chiens en prononçant les noms des objets pendant le processus et en veillant à ne pas s’adresser directement aux animaux.
Pour déterminer si les chiens ont bien appris et retenu les noms de leurs nouveaux jouets, ces derniers étaient placés dans une pièce avec neuf autres jouets familiers. Les maîtres leur demandaient ensuite de rapporter un jouet spécifique en prononçant son nom. Cette opération a été répétée 12 fois pour les nouveaux jouets et 12 fois pour les anciens.



Les résultats ont montré que les chiens ont rapporté les bons jouets dans environ 90 % des cas lorsque les jouets leur étaient présentés directement et dans environ 80 % des cas lorsqu’ils étaient présentés indirectement, c’est-à-dire lorsqu’ils entendaient leurs appellations dans les conversations entre leurs maîtres.
D’après les chercheurs, la capacité d’apprendre passivement le nom d’objets reposerait sur un ensemble de compétences sociocognitives, allant de l’identification du mot pertinent dans une conversation à l’utilisation d’indices provenant du regard, des gestes et des voix des personnes pour comprendre à quoi le mot fait référence.
« De nombreux facteurs sociaux complexes sont à l’œuvre, et nous ignorons si les chiens réagissent de la même manière que les enfants », explique le Dr Shany Dror, l’auteure de l’étude, au Guardian. « Mais à première vue, le résultat semble identique », estime-t-elle.
Le fait que cette capacité existe chez une espèce dépourvue de langage complexe renforcerait en outre l’hypothèse selon laquelle elle aurait évolué plus tôt. Selon Dror, « les humains ont donc d’abord développé la capacité de comprendre des interactions sociales complexes, et ce n’est que plus tard qu’ils ont utilisé cette compréhension pour développer le langage. »


