Une étude révèle que le niveau réel de la mer a été largement sous-estimé

Une sous-évaluation de 0,3 m en moyenne dans les côtes du monde entier.

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Une étude révèle que la plupart des mesures réalisées jusqu’ici ont sous-estimé le niveau de la mer d’environ 0,3 m en moyenne sur les côtes du monde entier. Ce niveau serait particulièrement sous-évalué dans certaines régions de l’hémisphère sud où il peut être jusqu’à 7 m plus élevé que précédemment estimé. Ces résultats suggèrent la nécessité d’une réévaluation des estimations antérieures, en particulier en prévision des impacts du réchauffement climatique sur les littoraux.

L’élévation du niveau de la mer constitue une menace majeure pour les régions côtières, en particulier pour les deltas fluviaux (directement reliés à la mer) et les plaines côtières qui sont généralement densément peuplées. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estime que le niveau moyen global de la mer pourrait s’élever de 0,28 m à 1,01 m d’ici 2100 par rapport à la période 1995-2014, en raison du réchauffement climatique.

Cependant, ces niveaux pourraient être sous-évalués en raison de nombreux facteurs d’incertitude tels que la dynamique précise descalottes glaciaires polaires, le taux d’affaissement des terres dû aux activités humaines, les différences dans les dynamiques océaniques selon les régions du globe, etc.

D’autre part, les impacts de l’élévation du niveau de la mer sont étroitement liés à l’altitude des littoraux par rapport au niveau de la mer. Or, la plupart des mesures effectuées jusqu’ici sont basées sur les modèles de géoïde, qui calculent le niveau de la mer à la surface du globe en fonction de la gravité et de la rotation terrestre. Lorsqu’ils sont utilisés comme référence du niveau moyen de la mer, ces modèles ne tiennent pas nécessairement compte des dynamiques océaniques influençant localement ce niveau (telles que les vents, les marées et les courants) et le calculent selon des conditions océaniques « calmes ».

Les différences entre les mesures des modèles de géoïde et les mesures directes du niveau de la mer sont relativement faibles pour des régions telles que l’Europe et les États-Unis. « Cela pourrait expliquer pourquoi les chercheurs des zones côtières occidentales, en comparant les modèles de géoïde aux mesures directes du niveau de la mer dans leur propre région d’étude, ont pu conclure que ces modèles étaient suffisamment précis pour leurs analyses d’autres régions », explique Philip Minderhoud de l’Université et centre de recherche de Wageningen, aux Pays-Bas, dans un communiqué.

Dans une étude publiée le 4 mars dans la revue Nature, l’équipe de Minderhoud a mis au jour d’importants écarts entre les évaluations antérieures et celles basées sur les mesures directes du niveau de la mer. « Il semble qu’ils [les chercheurs des zones côtières occidentales] n’aient pas pleinement conscience que les différences entre les modèles et les mesures réelles dans d’autres parties du monde pouvaient être beaucoup plus importantes », explique l’expert.

Des écarts longtemps sous-estimés à l’échelle mondiale

Les nouvelles analyses menées par l’équipe de Minderhoud trouvent leur origine dans un voyage du chercheur au Vietnam, où il étudiait l’affaissement des sols dans le delta du Mékong. Il y avait alors constaté que les niveaux réels de l’eau étaient bien plus élevés que ceux indiqués sur les cartes basées sur les rapports d’organisations internationales. Plus précisément, le delta est situé environ un mètre et demi plus bas au-dessus du niveau de la mer local que ne l’avaient conclu les précédentes évaluations.

Le chercheur en a déduit qu’il pourrait y avoir d’importantes incertitudes dans les évaluations de l’impact de l’élévation du niveau de la mer dans le delta du Mékong et les deltas du monde entier. Dans le cadre de la nouvelle étude, le chercheur et sa collègue Katharina Seeger, qui effectuait cette recherche dans le cadre de son doctorat, ont décidé d’examiner systématiquement les études publiées entre 2009 et 2025 sur les zones côtières vulnérables à l’élévation du niveau de la mer.

Parmi les dizaines de milliers de publications analysées, 385 publications pertinentes ont été sélectionnées. « Notre étude repose sur d’immenses tableurs », explique Minderhoud. « Katharina s’y est plongée en profondeur pour tout recenser et tout consigner dans les moindres détails. »

Les résultats ont montré que 99 % des études sur la vulnérabilité côtière à l’élévation du niveau de la mer n’utilisent pas de mesures directes de ce niveau, les combinent incorrectement ou ne décrivent pas suffisamment leurs méthodologies. D’autre part, plus de 90 % se sont uniquement basées sur l’altitude du sol et ont supposé que le niveau de la mer était égal au géoïde.

En conséquence, le niveau de la mer était généralement sous-estimé dans ces études. D’un autre côté, parmi celles qui ont utilisé des mesures directes du niveau de la mer, certaines l’ont effectuée incorrectement ou n’ont pas fourni de description méthodologique complète et reproductible.

Les évaluations basées sur les mesures directes du niveau de la mer effectuées par Minderhoud et Seeger indiquent que ce niveau était sous-estimé de 0,24 à 0,27 m selon le modèle de géoïde utilisé, certains écarts atteignant même 5,5 à 7,6 m. Ces sous-évaluations étaient particulièrement marquées dans des régions telles que l’Asie du Sud-Est et le Pacifique. Des sous-estimations ont également été observées en Amérique latine, sur la côte ouest de l’Amérique du Nord, dans les Caraïbes, en Afrique, au Moyen-Orient et dans la région indo-pacifique.

En outre, d’après les nouvelles mesures des chercheurs, une élévation du niveau de la mer de 1 m pourrait inonder jusqu’à 37 % de terres supplémentaires par rapport aux précédentes estimations, affectant ainsi 77 à 132 millions de personnes dans le monde.

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Différence entre la hauteur du niveau de la mer côtière et les modèles géoïdes les plus utilisés à travers le monde. © Seeger et al.

« Nos conclusions suggèrent également que les gouvernements et les décideurs politiques, en particulier dans les régions les plus touchées, devront peut-être évaluer si les problèmes méthodologiques que nous avons mis en évidence ont influencé les informations qu’ils utilisent. Cela pourrait avoir des répercussions sur leurs stratégies d’adaptation côtière et de protection contre l’élévation du niveau de la mer », souligne le chercheur.

Des biais méthodologiques persistants dans la recherche

Il est intéressant de noter que de nombreuses études continuent à utiliser des estimations du niveau de la mer basées sur les modèles de géoïdes même si des mesures plus précises sont disponibles depuis presque 20 ans. D’après les chercheurs, cela pourrait s’expliquer par le fait que la plupart ont été menées par des experts occidentaux qui sont habitués à ce que les modèles de géoïdes soient fiables dans leurs régions.

Une autre raison potentielle serait le manque de multidisciplinarité dans les équipes de recherche. Minderhoud observe que les scientifiques se concentrent généralement sur leurs propres domaines de recherche. « La plupart des chercheurs dans ce domaine semblent ignorer la nécessité d’utiliser et d’aligner correctement les mesures terrestres et marines lors de la réalisation d’évaluations d’impact côtier », explique-t-il.

Minderhoud et Seeger suggèrent que leurs résultats pourraient servir de base pour des mesures plus précises à l’échelle locale, les jeux de données qu’ils ont utilisés étant accessibles publiquement. « Notre publication démontre comment améliorer nos études d’impact côtier. C’est ainsi que fonctionne la science », conclut Minderhoud. « Maintenant que nous avons mis en lumière cet angle mort, la communauté scientifique peut réaliser des évaluations plus précises pour les zones côtières et les villes du monde entier. Cela permettra, par exemple, de déterminer quelles zones sont les plus vulnérables à la future montée du niveau de la mer et où les stratégies d’adaptation côtière sont les plus urgentes. »

Source : Nature

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