Deux carottes de glace provenant des glaciers du Mont Blanc, en France, et du Grand Combin, en Suisse, sont arrivées au Sanctuaire Ice Memory en Antarctique. Cette mission marque le début d’une série de prélèvements qui a pour objectif de stocker des échantillons de glaciers de montagne comme archives climatiques sur un site de stockage spécialement dédié. Les scientifiques espèrent que les données pourront être conservées pendant des siècles pour éclairer les décisions politiques et les futures générations de scientifiques.
Les glaciers de montagne fondent à une vitesse sans précédent, en particulier au cours des dernières décennies, en raison du réchauffement climatique d’origine anthropique. On estime que depuis 2000, ils ont perdu entre 2 % et 39 % de leur masse glaciaire à l’échelle régionale (européenne) et environ 5 % à l’échelle mondiale. Cette perte accélérée menace non seulement l’équilibre climatique planétaire, mais risque également d’effacer des siècles, voire des millénaires, de données scientifiques.
En réponse à cette perte, le Centre National de Recherches Scientifiques (CNRS), l’Institut de Recherche et de Développement (IRD), l’Université Grenoble-Alpes, les Centres Nationaux de Référence (CNR) en France, l’Université Ca’ Foscari de Venise (Italie) et l’Institut Paul Scherrer (Suisse) ont créé, en 2015, la Fondation Ice Memory dans le but de préserver des vestiges de ces glaciers pour les générations futures.
Le projet Ice Memory a été initié en se basant sur le fait que les avancées scientifiques et les nouvelles technologies permettront de nouvelles découvertes même après la disparition des glaciers. Les vestiges préservés de ces derniers feront donc office de capsules temporelles en abritant les traces de l’atmosphère et des écosystèmes glaciaires passés.
« En préservant des échantillons physiques de gaz atmosphériques, d’aérosols, de polluants et de poussières piégés dans des couches de glace, la Fondation Ice Memory garantit que les générations futures de chercheurs pourront étudier les conditions climatiques passées à l’aide de technologies qui n’existent peut-être pas encore », explique dans un communiqué du CNRS Carlo Barbante, vice-président de la Fondation Ice Memory, professeur à l’Université Ca’ Foscari de Venise et membre associé principal du CNR-ISP.
« Nous sommes la dernière génération à pouvoir agir », a ajouté Anne-Catherine Ohlmann, directrice de la Fondation Ice Memory. « C’est une responsabilité que nous partageons tous. Préserver ces archives de glace n’est pas seulement une responsabilité scientifique, c’est un héritage pour l’humanité. »
Deux premiers échantillons du Mont Blanc et du Grand Combin
La fondation a, depuis sa création, recensé les glaciers de montagne menacés de disparition à travers la planète et identifié les sites prioritaires pour le prélèvement d’échantillons. Dix forages de carottes de glace dans le monde ont déjà été réalisés par des équipes de chercheurs issus de plus de 13 pays. Les carottes collectées seront conservées et stockées au niveau du Sanctuaire Ice Memory, un site dédié construit au niveau de la station franco-italienne Concordia, au cœur du plateau antarctique.
Mesurant 35 mètres de long, et 5 mètres de haut et de large, le sanctuaire consiste en une structure creusée directement dans la neige compacte et s’enfonçant jusqu’à 9 mètres de profondeur. Les conditions extrêmes en Antarctique et la profondeur du site permettent de maintenir les échantillons à une température de -52 °C toute l’année. Autrement dit, la structure n’a nécessité ni matériaux de construction, ni système de réfrigération mécanique, s’intégrant ainsi parfaitement à l’environnement local.
Les premières carottes alpines sont arrivées à destination après un long processus de transport par bateau et par avion qui a duré plus de 50 jours, selon le communiqué. Elles ont été prélevées dans le col du Dôme, au Mont Blanc, en 2016, et au Grand Combin, en 2025, respectivement. La cargaison d’environ 1,7 tonne a quitté les Alpes à la mi-octobre de l’année dernière à bord du brise-glace de recherche italien Laura Bassi, en étant maintenue à une température constante de -20 °C.
Les carottes ont été transportées à travers la Méditerranée, l’Atlantique, le Pacifique, puis l’océan Austral et la mer de Ross avant d’atteindre la station Mario Zucchelli, située sur la baie Terra Nova en Antarctique, le 7 décembre 2025. À partir de là, elles ont été transférées dans un avion spécial disposant d’une cabine cargo réfrigérée pour rejoindre Concordia, en plein plateau antarctique à 3 200 mètres d’altitude.
Un cadre de gouvernance internationale au cours de la prochaine décennie
D’après le CNRS, des dizaines d’autres carottes de glace provenant du monde entier (Andes, Pamir, Caucase, Svalbard…) devraient rejoindre ces deux premières carottes au sein du sanctuaire Ice Memory au cours des prochaines années.
D’autre part, un cadre de gouvernance internationale sera mis en place au cours de la prochaine décennie afin d’en garantir l’accessibilité en tant que patrimoine commun de l’humanité. Cette gouvernance devra assurer un accès transparent aux échantillons archivés, fondé sur des critères scientifiques.
« Pour que ces carottes de glace puissent servir la science dans un siècle, elles doivent être gérées comme un bien commun mondial. La création d’un tel modèle de gouvernance constituerait une réalisation majeure de la Décennie d’action des Nations unies pour les sciences de la cryosphère », souligne Thomas Stocker, de l’Université de Berne, président de la Fondation Ice Memory.


