Des biologistes ont capturé des images extrêmement rares de la naissance d’un bébé cachalot au large des côtes de la Dominique en juillet 2023. Montrant une coordination de groupe qui visait à hisser le nouveau-né vers la surface de l’eau, il s’agirait des données d’observation les plus complètes à ce jour sur la naissance d’un cétacé en milieu sauvage, ces événements n’ayant été enregistrés que chez moins de 10 % des espèces de ce groupe.
L’attachement des femelles cachalots (Physter macrocephalus) envers leurs petits est documenté depuis les années 1800. Les observations modernes sur le terrain ont confirmé ces résultats, notamment en rapportant des soins collectifs prodigués aux baleineaux. Il est suggéré que ce comportement constitue un moteur d’évolution de la vie en groupe chez l’espèce.
Cependant, malgré les avancées en matière de technologies de surveillance de la biodiversité, les observations de la naissance de cachalots en milieu sauvage demeurent extrêmement rares. Leur gestation dure entre 14 et 16 mois, ce qui représente parmi les plus longues du règne animal. Une seule observation scientifique a été jusqu’ici rapportée au cours des 60 dernières années, tandis que quatre autres ont été enregistrées lors d’activités de chasse.
Les événements de naissance et les comportements post-nataux en milieu sauvage sont d’ailleurs globalement très peu documentés chez la plupart des cétacés, en raison de la rareté des observations. Sur les 93 espèces de cétacés décrites, seules neuf ont fait l’objet d’observations de naissances en milieu naturel. Les observations des naissances de cétacés pélagiques (qui vivent et mettent bas en eaux profondes) comme les cachalots sont les plus rares, en raison des difficultés d’observation.
La récente observation co-ménée par le Cetacean Translation Initiative (CETI) au large des côtes dominicaines est la plus détaillée à ce jour de la naissance d’un bébé cachalot en milieu sauvage.
« Dans cette étude, nous présentons des enregistrements audio sous-marins détaillés, des vidéos aériennes par drone, des photographies prises depuis un navire et des observations comportementales d’une naissance de cachalot au large de la Dominique, dans les Caraïbes orientales. Cette documentation exhaustive offre une occasion unique de mieux comprendre un événement comportemental crucial pour un mammifère marin », écrivent les chercheurs dans leur rapport publié aujourd’hui (26 mars) dans la revue Scientific Reports.
Un comportement de groupe qui a évolué il y a 34 millions d’années
Le groupe de cachalots étudié par l’équipe incluait 11 spécimens, dont la femelle enceinte nommée Rounder. D’après les observations, la mise bas a duré 33 minutes et moins d’une minute après, les membres du groupe ont hissé le nouveau-né à la surface et l’ont déposé sur la tête ou le dos des femelles adultes, probablement pour l’aider à nager et à respirer seul.
Les cachalots naissent avec une longueur d’environ 4 mètres et ne savent pas encore flotter correctement après la naissance, mais deviennent ensuite d’excellents nageurs après quelques heures. Le groupe de cachalots de Dominique a commencé à se disperser environ deux heures après la naissance, en laissant le petit seul avec sa mère, sa demi-soeur (nommée Accra) et sa tante (nommée Aurora).
D’après les chercheurs, ce comportement consistant à hisser le nouveau-né vers la surface de manière coordonnée n’a été observé que chez trois autres espèces de cétacés à dents : la fausse orque (Pseudorca crassidens), l’orque (Orcinus orca) et le béluga (Delphinapterus leucas). Il pourrait donc remonter à plus de 34 millions d’années, au dernier ancêtre commun de ces espèces.
Ils avancent également l’hypothèse qu’il aurait pu évoluer chez ces cétacés afin de réduire le risque de noyade des nouveau-nés, notamment lorsque certaines espèces ont commencé à mettre bas en eaux plus profondes. Le baleineau de Rounder a été encore observé un an après sa naissance en compagnie d’Accra et d’Aurora. Passée cette année critique, l’équipe estime qu’il survivra probablement jusqu’à l’âge adulte.
Des vocalisations spécifiques pour créer des liens sociaux
Des vocalisations, appelées « codas » et connues pour être liées à l’identité sociale de groupe chez les cachalots, ont été enregistrées tout au long de la mise bas de Rounder. Elles étaient inhabituellement lentes et longues et étaient caractérisées par des sons ressemblant à ceux des voyelles humaines « a » et « i ».
D’après les chercheurs, ces codas pourraient favoriser la formation des liens sociaux pendant la naissance. Elles étaient d’ailleurs audibles jusqu’à plusieurs centaines de mètres à la ronde et semblent avoir attiré d’autres cétacés, notamment des groupes de globicéphales tropicaux (Globicephala macrorhynchus) et de dauphins de Fraser (Lagenodelphis hosei). Ces derniers ont été observés à proximité des cachalots et ont interragi avec eux.
Ces résultats fournissent de précieuses informations sur les comportements post-nataux des cachalots et des cétacés pélagiques, compte tenu de la rareté des données d’observation. Ils mettent également en évidence la manière dont les technologies d’observation aériennes et sous-marines peuvent contribuer à la surveillance et à la conservation de la faune marine.
Vidéo montrant le nouveau-né hissé sur le dos des adultes :


