Une expérience sur des rats révèle qu’une exposition in utero au bisphénol A (BPA), un composant courant du plastique, masculinise les femelles et féminise les mâles. Les femelles présentaient notamment des profils d’expression génique typiquement masculins en grandissant, tandis que les mâles présentaient des profils surtout observés chez les femelles. Même une exposition à faible dose peut altérer de manière permanente le métabolisme et l’immunité, et ce, de manière spécifique au sexe.
Le BPA est une substance chimique organique de synthèse composant de nombreux types de plastiques tels que les barquettes alimentaires, les couverts et les bouteilles plastiques, certains équipements médicaux, etc. Bien qu’il soit désormais interdit dans de nombreux produits, on peut encore le retrouver dans certains produits de consommation. Des mesures indiquent encore d’importantes quantités de BPA dans l’urine d’une grande partie de la population.
Son interdiction a fait suite aux études démontrant ses effets en tant que perturbateur endocrinien, notamment ses effets sur la sécrétion d’œstrogènes, des hormones thyroïdiennes et des androgènes. Ces effets sont corrélés à divers problèmes de santé tels que l’obésité, les allergies et les maladies rénales.
Les effets délétères sur la santé peuvent être induits dès avant la naissance, le composé pouvant traverser la barrière placentaire et se retrouver en quantités non négligeables dans le sang du cordon ombilical et dans le liquide amniotique. Des études ont suggéré qu’une exposition précoce peut influencer l’évolution de certaines maladies tout au long de la vie et le risque de développer un diabète, des maladies cardiovasculaires ou un cancer plus tard dans la vie.
Compte tenu de ses effets sur la production d’œstrogènes, on soupçonne également qu’il pourrait avoir des effets sur la régulation du métabolisme osseux et, par extension, l’hématopoièse à la fois chez les hommes et chez les femmes. Il pourrait donc aussi avoir des effets sur la santé immunitaire car la moelle osseuse constitue un important réservoir de cellules immunitaires.
Les profils d’expression génique sous-tendant l’ensemble de ces effets demeurent cependant incompris. Une récente étude publiée dans la revue Communications Medicine apporte un nouvel éclairage sur la manière dont le BPA peut influencer, ou modifier de manière mesurable, les profils d’expression génique avant même la naissance.
« Nos résultats montrent qu’une exposition prénatale à de faibles doses de BPA a des effets à long terme, spécifiques au sexe, sur le métabolisme du rat. Nous montrons également que ces effets sont similaires à ceux observés chez les personnes atteintes du syndrome métabolique », écrivent les auteurs de l’étude.
Des changements métaboliques spécifiques au sexe
L’équipe de la nouvelle étude a évalué l’influence du BPA sur l’organisme au cours de la période in utero. Pour ce faire, ils ont sélectionné des rats femelles gestantes pour leur donner de l’eau potable contenant du BPA selon deux niveaux d’exposition : le premier correspondant à l’exposition humaine quotidienne typique (0,5 microgramme par kilogramme de poids corporel par jour) et le second, plus élevé, considéré comme le niveau d’exposition sûr en 2015 (50 microgrammes par kilogramme de poids corporel par jour). Les profils d’expression génique dans la moelle osseuse et les marqueurs sanguins de leurs progénitures ont ensuite été mesurés une fois adultes.
« Nous avons observé des effets durables chez le rat adulte », explique dans un communiqué Thomas Lind, de l’Université d’Uppsala, auteur de l’étude. « Même de très faibles doses ont modifié l’expression des gènes. Les femelles ont subi une masculinisation et les mâles une féminisation », indique-t-il.
Plus précisément, les rats adultes présentaient d’importants changements métaboliques spécifiques au sexe. Les femelles ont évolué vers des signatures métaboliques associées à des processus cancéreux, tandis que les mâles ont montré des profils favorisant les syndromes métaboliques, associés à un risque accru de diabète et de maladies cardiaques.
Les chercheurs ont également constaté que l’activité des lymphocytes T augmentait chez les mâles, mais diminuait chez les femelles. Ce résultat correspond à ceux d’études antérieures indiquant que ces cellules immunitaires sont impliquées dans les modifications induites par l’exposition au bisphénol A.
D’autre part, l’analyse des marqueurs sanguins a montré que chez les mâles, un profil lipidique perturbé était observé, ainsi que des signes d’accélération du métabolisme et d’hyperactivité thyroïdienne. Chez les femelles, en revanche, l’équipe a constaté une diminution de la glycémie, une baisse anormale de l’insuline et des signes d’augmentation de l’activité testostéronique, un profil comparable à celui d’une maladie appelée syndrome des ovaires polykystiques (SOPK).
« Ces résultats corroborent également des études antérieures menées chez l’humain, montrant que les femmes atteintes du syndrome des ovaires polykystiques (SOPK) présentaient des taux plus élevés de bisphénol A dans le sang, ce qui est corrélé à une influence accrue des hormones sexuelles mâles. Cela renforce les conclusions d’autres études établissant un lien entre l’exposition au bisphénol A et la baisse de la fertilité chez les femmes », explique Lind.
D’après les chercheurs, ces résultats soulignent le besoin d’une réglementation plus stricte de l’utilisation du BPA dans les produits d’usage quotidien, en particulier ceux en contact avec les aliments. « Bien que les résultats soient basés sur des données expérimentales, ils appuient la décision de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) de réduire considérablement la dose journalière admissible de cette substance, la fixant à 0,2 nanogramme par kilogramme de poids corporel par jour, soit 20 000 fois moins que la valeur précédemment admise de 4 microgrammes par kilogramme de poids corporel par jour », conclut Lind.


