Des perroquets amazoniens acheminés vivants à travers les Andes pour les élites pré-incas

« Les plumes étaient extrêmement importantes pour marquer la richesse et le prestige... »

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En analysant des plumes de perroquets exhumées de tombes de l’époque pré-inca de la culture Ychsma, des archéologues ont découvert qu’ils étaient transportés vivants à travers les Andes depuis l’Amazonie jusqu’à l’ancien Pérou. Utilisées par les élites péruviennes comme marqueurs de statut social, ces plumes auraient été collectées sur des oiseaux sauvages et suggèrent l’existence d’un important et complexe réseau commercial antérieur à l’empire inca.

Les plumes aux couleurs vives des perroquets amazoniens étaient très prisées par les anciennes civilisations des côtes semi-désertiques péruviennes, et étaient utilisées notamment pour affirmer le statut social et le pouvoir, ainsi que dans les rites religieux. Le commerce de ces objets de prestige constituait un important pilier économique des civilisations sud-américaines telles que les Mochicas et les Nazcas.

Les archives historiques ont en effet montré que l’Amazonie constituait une importante source de matières premières pour les civilisations environnantes. Des études ont suggéré que la zone de piégeage des oiseaux s’étendait sur environ 100 000 km² et permettait d’approvisionner les hauts plateaux, notamment durant les périodes des empires Wari puis Inca.

Bien que le transport (terrestre ou maritime) des marchandises depuis la forêt amazonienne soulève des questions de coût, leur valeur semblait justifier ces efforts. La rareté des plumes exotiques dans les ornements funéraires de la côte centrale du Pérou témoignerait d’un niveau de prestige qui justifiait les longs et rigoureux transports.

« Les plumes étaient extrêmement importantes pour marquer la richesse et le prestige, et revêtaient une profonde signification sociale et religieuse pour les sociétés autochtones des Amériques », explique José Capriles, archéologue à l’Université d’État de Pennsylvanie, à la revue Science.

Cependant, l’ampleur et l’organisation précises des réseaux commerciaux pour transporter ces objets à travers les Andes, qui figurent parmi les montagnes les plus hostiles au monde, sont principalement hypothétiques. Autrement dit, les détails concernant ces réseaux commerciaux entre l’Amazonie et les communautés péruviennes demeurent largement incompris.

Une étude internationale codirigée par l’Université nationale australienne explore la question en identifiant l’origine et les itinéraires géographiques des oiseaux utilisés sur les anciens ouvrages en plume des élites péruviennes. La question est notamment de savoir si les plumes ornementales étaient ramassées dans la forêt, comme certains chercheurs le suggèrent, ou si les oiseaux vivants eux-mêmes étaient capturés et transportés à travers les Andes avant la collecte de leurs plumes.

Des analyses génétiques pour retracer l’origine des oiseaux

L’équipe de la nouvelle étude — publiée le 10 mars dans la revue Nature Communications — a analysé les plumes provenant de tombes d’Ychsma, une culture pré-inca qui a prospéré il y a entre l’an 1000 et 1470 de notre ère, sur la côte péruvienne. Ornant des coiffes cérémonielles, les plumes conservaient encore leurs couleurs bleu et vert éclatantes et n’étaient présentes que dans quelques tombes de la nécropole, notamment celles appartenant aux individus des plus hauts rangs sociaux.

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Plumes anciennes découvertes dans la tombe d’Ychsma à Pachacamac. © George Olah

D’après les chercheurs, les plumes ne semblaient provenir d’aucun oiseau indigène. Pour étayer leur hypothèse, les experts ont analysé l’ADN ancien et les signatures isotopiques d’azote et de carbone (permettant d’estimer le régime alimentaire) de ces plumes, puis les ont comparées à des échantillons de plumes prélevés sur des perroquets actuels.

Sur les 25 échantillons anciens analysés, seulement la moitié contenait de l’ADN préservé et seul le quart contenait suffisamment d’ADN mitochondrial ancien pour permettre une analyse. Le séquençage de l’ADN a montré que les plumes appartenaient à quatre espèces de grands perroquets : l’ara rouge (Ara macao), l’ara chloroptère (Ara chloropterus), l’ara bleu et jaune (Ara ararauna) et l’amazone poudrée (Amazona farinosa).

La datation au carbone 14 indique que les plumes les plus anciennes remontent à environ 1 100 à 1 225 ans avant aujourd’hui. Les chercheurs ont également détecté des traces d’ADN d’oiseaux locaux tels que la mouette de Sabine (Xema sabini), un oiseau marin présent le long des côtes du Pacifique. Les échantillons provenant des perroquets avaient une grande diversité génétique, ce qui indiquerait que les oiseaux n’ont pas été élevés en captivité mais capturés directement dans la nature.

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Le plus grand et le plus élaboré paquet funéraire Ychsma à l’intérieur du tombeau, présentant une fausse tête avec un masque en bois peint au cinabre. © Izumi Shimada

Des perroquets capturés en Amazonie puis élevés sur la côte

Cependant, les niveaux élevés de carbone 13 ont montré que, durant leurs dernières années de vie, les perroquets avaient été nourris au maïs plutôt que de consommer un régime alimentaire typique de la forêt tropicale, composé de fruits et de noix. Les niveaux d’isotope d’azote indiquent en outre que le maïs était enrichi en engrais naturels, notamment des déjections de lamas et d’oiseaux marins, couramment utilisés par les agriculteurs de l’époque.

Ces données suggèrent que « ces plumes n’ont pas été cueillies et collectées dans la forêt tropicale ; elles provenaient d’oiseaux qui vivaient depuis un certain temps dans les régions côtières », selon George Olah, écologue à l’Université nationale australienne, spécialiste des perroquets modernes et auteur principal de l’étude, à la revue Science. Autrement dit, les oiseaux auraient donc été transportés vivants depuis les forêts amazoniennes.

Ces résultats concordent avec ceux d’une précédente étude sur huit aras momifiés et d’autres restes de perroquets exhumés dans le désert d’Atacama, dans le nord du Chili. Ces oiseaux dataient de la même période pré-inca et présentaient également une grande diversité génétique. Cela témoignerait de la présence d’un vaste réseau commercial dédié à ces oiseaux et s’effectuant entre les élites sociales et des marchands nomades.

Vidéo de présentation de l’étude :

Source : Nature Communications
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