Une expérience menée sur des chimpanzés révèle qu’ils ont une fascination naturelle pour les cristaux et peuvent les distinguer facilement des autres pierres. Cela suggère que notre sensibilité commune aux pierres cristallines pourrait avoir des racines évolutives profondes et pourrait remonter à plusieurs millions d’années.Cette origine ancienne pourrait également expliquer la présence de cristaux enterrés aux côtés de restes d’homininés dans plusieurs sites archéologiques.
Les archives archéologiques suggèrent que les cristaux figurent parmi les premiers objets naturels collectionnés par les homininés (la sous-famille d’hominidés à laquelle appartiennent les humains, les chimpanzés, les bonobos et les gorilles) sans objectif utilitaire évident. Des archéologues chinois ont par exemple rapporté en 1931 la découverte de vingt cristaux de quartz sur le site de Zhoukoudian, aux côtés de restes d’Homo erectus datant d’il y a environ 600 000 à 800 000 ans.
Plus récemment, un groupe de chercheurs a montré que les Homo sapiens collectionnaient des cristaux de calcite il y a environ 105 000 ans. Il est intéressant de noter que ces cristaux n’avaient pas l’air de servir d’outil, ni d’arme. Ils n’ont en effet subi aucune transformation, modification ou réutilisation et ne présentent aucune trace d’utilisation comme bijoux. Pourtant, les homininés leur accordaient apparemment suffisamment d’importance pour les transporter des affleurements rocheux jusqu’aux grottes qui leur servaient alors de refuge.
Les cristaux collectés étaient également bien formés avec des faces lisses, nettes et facilement reconnaissables. Les chercheurs suggèrent que leur collecte depuis des centaines de milliers d’années par les homininés pourrait refléter l’expression d’une pensée symbolique. Dans une étude publiée récemment dans la revue Frontiers in Psychology, des chercheurs du Centre international de physique Donostia et de l’Université de Cadix, en Espagne, ont cherché à déterminer quelles caractéristiques des cristaux ont pu fasciner nos ancêtres.
Fascination pour les cristaux : des racines évolutives profondes
Afin de déterminer les racines de notre fascination pour les cristaux, les chercheurs ont recruté deux groupes de 9 chimpanzés (Pan troglodytes) acclimatés (qui se sont habitués à la présence humaine) de la Fondation Rainfer. L’homme moderne s’est séparé des chimpanzés il y a entre 6 et 7 millions d’années et nous partageons avec eux de nombreuses similitudes génétiques et comportementales compte tenu de nos ancêtres communs.
La première partie de l’expérience consistait à placer un bloc de cristal sur une plateforme à l’intérieur de l’enclos des chimpanzés à côté d’une pierre ordinaire de taille similaire afin d’évaluer leurs réactions. Si les deux nouveaux objets ont d’abord attiré leur attention, le cristal a rapidement gagné en popularité, tandis que la pierre a rapidement été ignorée.
Après s’être emparés du cristal, les chimpanzés l’ont examiné avec minutie en le faisant tourner sous différents angles. L’un des chimpanzés, nommé Yvan, s’en est même emparé pour le ramener dans son dortoir.
Cet intérêt a cependant progressivement diminué avec le temps, un comportement comparable à celui des humains lorsque l’attrait de la nouveauté s’estompe. Les chercheurs ont néanmoins été obligés d’échanger le cristal avec les friandises préférées des chimpanzés (des bananes et du yaourt) avant de pouvoir le faire sortir de l’enclos, suggérant qu’ils y accordaient toujours une certaine importance.

La seconde partie de l’expérience consistait ensuite à déterminer dans quelle mesure les chimpanzés pouvaient identifier les cristaux en les mélangeant avec d’autres pierres. Les chercheurs ont constaté qu’ils pouvaient repérer les cristaux de quartz en quelques secondes même quand ceux-ci étaient mélangés avec des cristaux de pyrite ou de calcite, suggérant une préférence marquée.
« Les chimpanzés ont commencé à étudier la transparence des cristaux avec une extrême curiosité, les tenant à hauteur des yeux et regardant à travers », explique dans un communiqué Juan Manuel García-Ruiz, auteur principal de l’étude et professeur de recherche Ikerbasque en cristallographie au Centre international de physique Donostia.
Sandy, l’un des chimpanzés, a par exemple transporté les pierres dans sa bouche jusqu’à une plateforme en bois où elle les a triées pour séparer les cristaux de quartz des autres pierres.
« Elle a séparé les trois types de cristaux, qui différaient eux-mêmes par leur transparence, leur symétrie et leur éclat, de tous les cailloux. Cette capacité à reconnaître les cristaux malgré leurs différences nous a émerveillés », indique l’expert.
D’autre part, les chimpanzés n’utilisent généralement pas leur bouche pour transporter des objets, suggérant que Sandy a délibérément adopté ce comportement pour cacher les pierres de ses voisins. Cela renforce l’hypothèse de leur préférence marquée, comme s’ils considéraient les cristaux comme suffisamment précieux pour ne pas être partagés. D’après García-Ruiz, la préférence marquée des chimpanzés pour les cristaux en particulier « suggère que la sensibilité à ces objets pourrait avoir des racines évolutives profondes. »
Les examens approfondis des chercheurs ont montré que la transparence et la forme étaient ce qui attirait le plus les chimpanzés dans les cristaux de quartz. Ils suggèrent que ce sont ces mêmes propriétés qui ont attiré nos premiers ancêtres humains. Alors que la plupart des formes dans la nature sont dépourvues d’angles droits et de régularité, les cristaux comptent parmi les rares structures naturelles présentant des formes géométriques régulières, avec des arêtes droites et des faces planes. Cette différence serait ce qui aurait attiré les premiers humains.
« Nos travaux permettent d’expliquer notre fascination pour les cristaux et contribuent à la compréhension des racines évolutives de l’esthétique et de notre vision du monde. Nous savons désormais que nous avons les cristaux en tête depuis au moins six millions d’années », conclut l’expert.

