Une analyse paléo-géologique couvrant plusieurs millénaires révèle que les inondations survenues récemment en Europe ne sont pas aussi inédites qu’on le pensait, contrairement aux apparences. De nombreuses crues passées auraient été bien plus extrêmes que celles observées ces dernières décennies. Ces nouvelles données remettent en question la fiabilité des modèles de prévision actuels et pourraient profondément influer sur les politiques d’adaptation au changement climatique.
Considérées parmi les catastrophes naturelles les plus meurtrières et coûteuses, les inondations peuvent provoquer des pertes humaines et économiques majeures. Les inondations de 2022 au Pakistan, à titre d’exemple, ont causé plus de 1 700 décès et environ 15 milliards de dollars de pertes économiques. Durant l’hiver 2023-2024, des précipitations exceptionnellement intenses ont frappé l’Europe occidentale et centrale, provoquant des inondations étendues et des dégâts matériels chiffrés en milliards de dollars à l’échelle du continent.
L’été 2023 n’a pas épargné la Méditerranée : des crues violentes ont ravagé plusieurs régions, tandis qu’à l’automne, la région de Valence, dans l’est de l’Espagne, a été durement touchée par des crues soudaines. Le bilan est lourd : au moins 224 morts, près de 22 milliards de dollars de pertes et l’interruption de quelque 92 000 emplois.
Ces épisodes ont relancé le débat parmi les décideurs politiques, soucieux de déterminer dans quelle mesure les émissions anthropiques de gaz à effet de serre (GES) pourraient accentuer la fréquence et la violence de ces phénomènes. Certaines études récentes ont suggéré que les émissions de GES et le réchauffement global qui en résulte intensifient les précipitations extrêmes, et par conséquent, les inondations.
Ainsi, la tempête Bernd, qui en 2021 a bouleversé les bassins affluents de la Meuse et du Rhin, aurait vu son intensité augmentée de 3 à 19 %, devenant entre 1,2 et 9 fois plus probable en raison du changement climatique d’origine humaine. La tempête Daniel aurait été amplifiée de 50 % et rendue cinquante fois plus probable. Quant aux pluies intenses qui ont frappé Valence en 2024, elles auraient été aggravées de 12 à 15 %.
Mais une récente étude codirigée par l’Université d’Exeter remet en question l’attribution systématique de ces événements au changement climatique anthropique. « Nous avançons que les précédentes analyses ont sous-estimé la fréquence et l’ampleur réelles des crues historiques, survenues à une époque où le forçage anthropique par les GES était faible », précisent les auteurs dans leur article publié dans la revue Climatic Change.
Au moins douze crues supérieures aux pics actuels dans le Rhin
Les chercheurs ont exploré les archives de paléo-inondations du Bas-Rhin (Allemagne et Pays-Bas), du Haut-Severn (Royaume-Uni) et des rivières environnant Valence (Espagne). Le terme « paléo-inondation » désigne des crues anciennes, antérieures à toute observation humaine directe, c’est-à-dire avant la fin du Moyen Âge en Europe, et le XVIIe siècle en Amérique du Nord. Pour reconstituer ces événements extrêmes, les scientifiques s’appuient sur des données géologiques : sédiments alluviaux, datation de grains de sable, ou encore déplacement de blocs rocheux.
Dans le Rhin, des archives s’étendant sur 8 000 ans font état d’au moins douze crues dont les pics auraient été supérieurs à ceux mesurés aujourd’hui. Côté britannique, les relevés paléo-hydrologiques du Severn révèlent que les 72 dernières années n’ont rien d’exceptionnel, à l’échelle des 4 000 dernières années. La crue la plus marquante aurait eu lieu vers 250 avant notre ère, avec un débit de pointe supérieur de 50 % à celui enregistré en 2000.
Malgré l’impact spectaculaire des récentes inondations en Allemagne et en Espagne, ces travaux tendent à relativiser leur caractère exceptionnel. « Nous montrons que l’ampleur des crues était nettement plus importante avant le XXe siècle, alors même que les émissions humaines de gaz à effet de serre étaient quasi inexistantes », affirment les auteurs.
L’intégration de ces données anciennes dans les modèles climatiques s’avère donc cruciale. Se limiter aux relevés modernes — qui couvrent rarement plus d’un siècle — expose à des prévisions erronées. « La connaissance du passé est essentielle pour comprendre le présent et anticiper l’avenir », insiste Stephan Harrison, auteur principal, dans un communiqué de l’Université d’Exeter.
Un risque croissant avec le réchauffement climatique
Il convient néanmoins de nuancer les conclusions : si les émissions de GES n’expliquent pas entièrement les crues récentes, elles pourraient aggraver celles à venir. « La combinaison des extrêmes passés et de la pression climatique actuelle, induite par l’activité humaine, pourrait provoquer des inondations d’une ampleur inégalée », avertit Stephan Harrison.
Les infrastructures modernes – logements, routes, digues – sont généralement conçues pour résister à des crues centennales ou bicentenales, sur la base de modèles à court terme. « Si nos prévisions ne s’appuient que sur des séries de données limitées dans le temps, nous risquons de sous-estimer la fréquence réelle des événements extrêmes – et de construire des ouvrages bien moins résilients qu’on ne l’imagine », conclut Mark Macklin, coauteur de l’étude et chercheur à l’Université de Lincoln.