En analysant le sang consommé par des moustiques dans une aire protégée dans le centre de la Floride, une équipe de biologistes a découvert qu’il peut fournir un aperçu quasi complet des vertébrés présents dans la zone. Le sang contenait notamment des traces de l’ADN de tous les animaux qu’ils avaient consommés, un constat qui n’est pas sans rappeler le principe narratif popularisé par les films Jurassic Park. Ces observations suggèrent que les moustiques pourraient constituer une alternative plus accessible et moins coûteuse pour la surveillance et l’échantillonnage de la faune au sein des écosystèmes.
Un nombre considérable d’espèces sont menacées ou en danger d’extinction en raison de la perte de leur habitat due aux activités humaines et des effets du réchauffement climatique. Une partie de ces espèces sont en train de disparaître de leurs habitats naturels, tandis que d’autres deviennent envahissantes, engendrant davantage de pression sur celles déjà vulnérables.
Face à la rapidité de ces changements, de nombreux biologistes s’accordent sur le fait que nous assistons actuellement à la sixième extinction de masse que la Terre ait jamais connue. Les besoins actuels en matière de conservation de la biodiversité dépassent largement les ressources disponibles.
Il est important de savoir que, mis à part les efforts de protection directs, la conservation repose également sur la disponibilité d’informations à jour quant à l’abondance des espèces, leur diversité et leur répartition, leurs rôles écosystémiques, etc. Ces informations sont essentielles pour orienter la mise en œuvre des actions et des ressources. Leur collecte s’appuie cependant principalement sur des inventaires et des suivis écologiques sur le terrain, ce qui engage des ressources considérables autant en matière de coûts qu’en expertise.
S’inspirant de l’idée popularisée par la saga Jurassic Park, des chercheurs de l’Université de Floride proposent d’utiliser les moustiques pour obtenir un aperçu des animaux vivant dans une région — une technique qui nécessiterait nettement moins de ressources que les approches traditionnelles, telles que le comptage manuel sur le terrain ou l’installation de pièges.
« On dit que Jurassic Park a inspiré une nouvelle génération de paléontologues, mais pour ma part, il m’a inspiré à étudier les moustiques », a déclaré, dans un article de blog, Lawrence Reeves, docteur en entomologie à l’Université de Floride et auteur principal de la nouvelle étude, publiée récemment dans la revue Scientific Reports.
Une alimentation incluant plus de 86 espèces animales différentes
L’histoire des films Jurassic Park repose sur un postulat aujourd’hui reconnu comme fictif et scientifiquement invalidé : extraire l’ADN de dinosaures morts à partir de leur sang que des moustiques, piégés dans de l’ambre, auraient consommé de leur vivant. Reeves et son équipe proposent une variante bien réelle de cette idée en analysant l’ADN contenu dans le sang de moustiques vivants. Pour explorer leur hypothèse, ils ont capturé pendant huit mois plus de 50 000 moustiques appartenant à 21 espèces différentes dans la réserve DeLuca, une aire protégée de 10 900 hectares gérée par l’Université de Floride, située à 130 kilomètres au sud de la ville d’Orlando.
L’équipe a analysé au total plus de 2 000 repas de sang extraits du ventre des moustiques afin d’y détecter l’ADN de mammifères, d’oiseaux, de reptiles et d’amphibiens. Les analyses ont montré que les moustiques avaient un régime alimentaire très diversifié, se nourrissant notamment de plus de 86 espèces animales différentes, ce qui représente une large part de la biodiversité vertébrée connue de la région.
Parmi ces animaux figuraient des serpents à sonnettes (Crotalus), des pygargues à tête blanche (Haliaeetus leucocephalus), des coyotes (Canis latrans) et même des animaux semi-aquatiques comme les loutres (Lutrinae) et les crapauds. Les animaux à carapace n’échappaient pas non plus au menu, de l’ADN de la tortue gaufrée (Gopherus polyphemus) ayant par exemple été détecté dans les échantillons.
« Grâce aux moustiques, nous avons capturé des vertébrés allant des plus petites grenouilles aux plus grands animaux comme les cerfs et les vaches », indique Reeves. « Et des animaux aux cycles de vie très divers : arboricoles, migrateurs, sédentaires, semi-aquatiques, ainsi que des espèces indigènes, envahissantes ou menacées », précise le chercheur.
Seul le puma de Floride (Puma concolor coryi), une espèce en danger critique d’extinction, était absent de la liste, probablement parce qu’ils sont si rares qu’il serait difficile, même pour les moustiques, de les détecter. Les animaux fouisseurs comme la taupe de l’Est (Scalopus aquaticus) étaient également absents.
Une efficacité comparable aux techniques conventionnelles
Dans une étude complémentaire menée par la même équipe — également publiée dans Scientific Reports —, l’échantillonnage des espèces à l’aide des moustiques s’est révélé aussi efficace que les méthodes conventionnelles pendant la saison humide, lorsque les insectes sont les plus abondants.



L’approche est toutefois moins efficace pendant la saison sèche, les moustiques étant moins nombreux durant cette période. Elle pourrait néanmoins constituer une méthode d’échantillonnage prometteuse, en particulier dans les régions tropicales où il fait chaud et humide toute l’année et où les besoins en efforts de conservation sont les plus importants.
« Je suis parfaitement conscient du mépris que les humains éprouvent pour les moustiques. Et c’est tout à fait justifié. Les moustiques ne font pas grand-chose pour donner l’impression d’être un élément important des écosystèmes », explique Reeves. « Mais dans leurs écosystèmes, ils jouent un rôle important, et nous montrons ici qu’ils peuvent aider à surveiller d’autres animaux afin de contribuer à leur conservation ou d’éclairer la manière dont nous gérons les écosystèmes », conclut-il.



