Des chercheurs ont identifié un composé naturel produit par certaines bifidobactéries intestinales qui pourrait réduire significativement les risques d’allergies et d’asthme chez les enfants. Leurs observations ont notamment montré que les nourrissons dont les intestins ont été colonisés précocement par ces bactéries sont moins susceptibles de développer des allergies en grandissant. Ces résultats pourraient avoir d’importantes implications pour la prévention et la lutte contre les allergies chez les enfants.
Les allergies et l’asthme affectent des millions d’enfants à travers le monde et figurent parmi les maladies chroniques les plus fréquentes au sein de cette population. On estime que 10 % des enfants dans le monde sont asthmatiques, 15 à 20 % souffrent d’eczéma et 4 à 8 % des enfants d’âge préscolaire présentent une allergie alimentaire.
Les réactions allergiques sont médiées par l’immunoglobuline E (IgE), un anticorps agissant comme une molécule d’alarme pour le système immunitaire en présence d’allergènes tels que le pollen, les déjections d’acariens ou les protéines alimentaires. Les IgE se lient et activent les cellules immunitaires, ce qui déclenche des symptômes tels que le rhume des foins, l’eczéma, les démangeaisons et, dans certains cas, l’asthme.
La quantification d’IgE spécifique à un allergène constitue ainsi l’un des premiers signes détectables d’une maladie allergique, et des taux élevés d’IgE sont associés à un risque accru d’en développer. En effet, si la sensibilité aux allergènes ne se manifeste pas nécessairement de manière clinique, des taux anormalement élevés d’IgE circulants constituent déjà un indicateur de dérégulation immunitaire. On estime que près de la moitié des enfants d’âge préscolaire présentant des IgE circulants contre les allergènes alimentaires courants développeront une allergie alimentaire.
Des études ont montré que les nourrissons allaités sont exposés à de petites quantités de protéines alimentaires ingérées par les mères, y compris des allergènes. Cela suggère qu’ils pourraient développer une forme de désensibilisation immunitaire à ces allergènes. Cependant, la manière dont l’allaitement ou l’exposition au microbiote maternel pourrait offrir une protection contre les allergies reste mal comprise.
Une nouvelle étude de l’Université technique du Danemark propose une stratégie basée sur le microbiote intestinal pour réduire les risques d’allergies et d’asthme chez les enfants. Les résultats apportent un nouvel éclairage sur la manière dont le microbiote maternel pourrait contribuer à prévenir les allergies chez l’enfant.
« La principale avancée réside dans l’identification d’un mécanisme spécifique capable de supprimer le développement des réactions allergiques au sein du système immunitaire dès la petite enfance », explique dans un communiqué Susanne Brix Pedersen, professeure à la DTU Bioengineering et responsable de l’étude.
« Si nous parvenons à transposer ces connaissances en une stratégie préventive – par exemple, grâce à des compléments probiotiques ou à des préparations pour nourrissons enrichies – ce sera un progrès majeur dans la lutte contre les allergies et l’asthme, qui touchent actuellement des millions d’enfants dans le monde », indique-t-elle.
Une réduction jusqu’à 60 % d’anticorps anti-allergènes
L’étude de l’équipe de Pedersen a été menée sur 147 enfants issus de trois importantes cohortes de naissance en Suède, en Allemagne et en Australie. Des échantillons de selles des nourrissons ont été analysés à l’aide de séquençages génétiques et d’analyses de petites molécules afin de cartographier la composition bactérienne et les concentrations de métabolites. Parallèlement, des échantillons de sang ont également été prélevés pour mesurer les taux d’anticorps IgE spécifiques aux allergènes alimentaires et aéroportés. Les enfants ont été suivis de la naissance à l’âge de cinq ans.
Les données de suivi – détaillées dans l’étude parue dans la revue Nature Microbiology – ont montré que les nourrissons qui présentaient de fortes concentrations de certaines bifidobactéries dans leurs intestins dès leur plus jeune âge étaient associés à des concentrations plus élevées de métabolites produits par ces bactéries. En particulier, le lactate de 4-hydroxyphényle (4-OH-PLA), l’un de ces métabolites, était associé à une moindre propension du système immunitaire à réagir de manière excessive aux allergènes.
Pour étayer ces observations, les effets du 4-OH-PLA ont été testés sur des cellules immunitaires humaines isolées. Résultat : le 4-OH-PLA a directement inhibé la production d’IgE. Des expériences supplémentaires ont montré que, in vitro, des concentrations de 4-OH-PLA comparables à celles observées naturellement chez les enfants réduisaient jusqu’à 60 % la production d’anticorps IgE spécifiques aux allergènes, sans affecter la production d’autres types d’anticorps.
Un avantage naturel pour les enfants allaités et nés par voie basse
En cherchant à identifier les conditions permettant aux nourrissons d’accumuler les bactéries bénéfiques, l’équipe a remarqué que ceux nés par voie basse avaient 14 fois plus de chances d’acquérir des bifidobactéries de leur mère. L’allaitement exclusif et le contact avec d’autres enfants dès le plus jeune âge semblaient également contribuer à des taux élevés de bifidobactéries dans les intestins.
« Cela signifie que des mécanismes naturels contribuent à prévenir le développement de ces maladies. Cependant, notre mode de vie a contribué à la raréfaction de ces bifidobactéries, et il est donc important d’envisager d’autres mesures préventives pour les nourrissons qui n’en sont pas porteurs », explique Rasmus Kaae Dehli, spécialiste en immunologie systémique à DTU Bioengineering et coauteur de l’étude.
Dans l’ensemble, ces résultats suggèrent que renforcer le microbiote intestinal au cours des premiers mois de la vie pourrait constituer une piste préventive intéressante contre les allergies. L’équipe de l’étude estime qu’il pourrait être possible de développer des compléments alimentaires ou des préparations pour nourrissons enrichies en ces bifidobactéries ou en leurs métabolites, en particulier pour les enfants qui ne sont pas nés par voie basse ou qui ne peuvent bénéficier d’un allaitement exclusif.
Si les essais actuellement menés à l’hôpital universitaire d’Aarhus, au Danemark, sont concluants, ces alternatives pourraient être disponibles d’ici quelques années pour les jeunes enfants et d’ici une dizaine d’années pour les enfants et les adultes souffrant déjà d’allergies.


