Une étude jette un nouvel éclairage sur l’origine de la civilisation

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Dans l’histoire de l’humanité, il existe des moments clés où les sociétés, au gré de leur évolution et de circonstances particulières, vont connaître des changements importants dans leur mode de vie et de pensée, à l’image du passage des chasseurs-cueilleurs aux agriculteurs. Cette maîtrise technique du vivant est reconnue, de façon unanime, comme le point de départ des sociétés, avec un surplus de production sur des terres fertiles induisant un accroissement de la population. À leur tour, ces populations plus nombreuses déclenchent un accroissement de la production, et ainsi de suite. Récemment, une nouvelle étude remet en question cette boucle, en introduisant les céréales comme clé de voûte à l’émergence des sociétés complexes et de l’État. Cette perspective novatrice ouvre la voie à une analyse différente quant à l’évolution des pays sous-développés, face aux pays les plus riches.

C’est au Néolithique qu’apparaissent l’élevage et l’agriculture. Plusieurs espèces végétales et animales évoluent en passant progressivement de l’état sauvage à l’état domestique sous l’action de l’Homme. Ce dernier ne prélève plus sa nourriture uniquement sur le milieu naturel, comme ses ancêtres chasseurs, pêcheurs, cueilleurs, mais la produit et la contrôle, obtient des excédents et les thésaurise. Avec le Néolithique, le développement de l’agriculture entraine la fixation de communautés villageoises à proximité des champs, lointain prélude à l’urbanisation et à la naissance de pouvoirs centralisés.

Ces nouvelles activités agropastorales se sont accompagnées de nombreuses innovations techniques. Et notamment celles liées au feu, comme l’artisanat potier nécessaire au stockage des nouvelles denrées produites et leur consommation, ou encore le polissage de la pierre, indispensable à l’obtention des lames de hache pour abattre les arbres et créer ainsi des espaces cultivés. À l’échelle de la planète, la « Révolution néolithique » s’opère dans plusieurs foyers de manière non simultanée et de façon indépendante à partir de 10 000 ans av. J.-C. Il s’agit d’un phénomène progressif qui s’est déroulé sur plusieurs millénaires. À partir de certains de ces foyers d’innovation, les techniques et les pratiques vont se propager, au gré de déplacements de populations ou d’une diffusion culturelle, au sein des sociétés de chasseurs-cueilleurs enclines à l’adoption de ce nouveau modèle d’économie.

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C’est ainsi qu’une théorie sur cette révolution domine l’opinion générale. Elle remonte notamment à Adam Smith — philosophe et économiste écossais du XVIIIe siècle. Il retient que suite à l’adoption de l’agriculture, des hiérarchies sociales complexes ont émergé en raison de l’augmentation de la production alimentaire. En particulier, une production élevée génère un excédent (nourriture dépassant les besoins de subsistance des agriculteurs), ce qui est une condition préalable à la montée d’une élite. Cette dernière taxe les agriculteurs et soutient les bureaucrates, les troupes et autres spécialistes qui ne se sont pas engagés dans la production alimentaire. Selon cette théorie conventionnelle, les différences de productivité des terres expliquent les disparités régionales dans le développement des hiérarchies et des États.

De nouvelles recherches de l’Université de Warwick, de l’Université hébraïque de Jérusalem, de l’Université Reichman, de l’Université Pompeu Fabra et de la Barcelona School of Economics, remettent en question cette théorie conventionnelle. L’étude est publiée dans le Journal of Political Economy.

Surplus de production et accroissement de population

Selon la théorie actuelle et enseignée dans les ouvrages d’histoire, le passage au Néolithique du mode chasseur-cueilleur à celui d’éleveurs et agriculteurs marque le début de l’accroissement démographique. Le professeur Mayshar déclare dans un communiqué : « Une théorie liant la productivité et le surplus des terres à l’émergence de la hiérarchie s’est développée au cours de quelques siècles et est devenue conventionnelle dans des milliers de livres et d’articles. Nous montrons, à la fois théoriquement et empiriquement, que cette théorie est erronée ».

À la base de l’étude, les professeurs Mayshar, Moav et Pascali ont développé et examiné, pendant près d’une décennie, un grand nombre d’ensembles de données, notamment le niveau de complexité hiérarchique dans la société ; la répartition géographique des espèces sauvages apparentées aux plantes domestiquées ; et l’adéquation des terres pour diverses cultures afin d’explorer pourquoi dans certaines régions, malgré des milliers d’années d’agriculture fructueuse, des États n’ont pas émergé, contrairement à d’autres régions du monde. Leur hypothèse est qu’une forte productivité des terres ne conduit pas à elle seule au développement d’États fiscalistes. Le professeur Pascali souligne : « Paradoxalement, les terres les plus productives, celles où non seulement les céréales, mais aussi les racines et tubercules étaient disponibles et productives, n’ont pas connu les mêmes évolutions politiques ».

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Les céréales sont contrôlables et appropriables

Les céréales constituent depuis le Néolithique la base de l’alimentation humaine dans la plupart des régions du monde. Tout au long de l’histoire des civilisations, une relation étroite a existé entre le développement des cultures céréalières et l’accroissement des densités de population. Certes, d’autres types de cultures se sont développées (tubercules, légumineuses, etc.), mais il n’existe pas d’État du manioc ou du pois chiche. Toutes les formes étatiques, selon les auteurs, se basent sur la culture céréalière. Les chercheurs démontrent un effet causal de cette culture sur l’émergence de la hiérarchie, mais ne trouvent aucun effet similaire quant à la productivité des terres.

En effet, ce type d’agriculture céréalière semble constituer la clé de voûte de l’institution étatique pour plusieurs raisons. Premièrement, à la différence des lentilles et des pois à la maturité différée et des légumes-racines aisément dissimulables, les céréales arrivent à maturation en même temps. Ce qui permet, certes, de prévoir les stocks, mais surtout, de faciliter considérablement le travail des percepteurs d’impôts, premiers agents de l’État de toute civilisation. Quantifiables, contrôlables, les céréales servent dans bien des pays d’étalon de la valeur.

Ensuite, les céréales nécessitent un terrain homogène, caractérisé par une relative aridité. Tout le contraire des zones humides dans lesquelles ont émergé les premières formes d’agriculture — y compris en Mésopotamie — caractérisées par l’extrême enchevêtrement de milieux écologiques différents. Un vrai paradis pour les chasseurs-cueilleurs. Or, le mélange déplaît à l’État. Par leur densité de vie, les zones humides servaient aux peuples sans État à échapper à son regard.

L’émergence des états fiscalistes, marqueur des inégalités mondiales

Ainsi, les auteurs pointent la transition vers la dépendance à l’égard de céréales appropriables, comme le vecteur de l’émergence des états fiscalistes, car les céréales facilitent la taxation par l’élite émergente. En résumé, lorsqu’il est devenu possible de s’approprier les cultures, une élite taxatrice a émergé, ce qui a conduit à l’État. Comme le précisent les auteurs : « Ce n’est que là où le climat et la géographie favorisaient les céréales que la hiérarchie était susceptible de se développer. Nos données montrent que plus l’avantage de productivité des céréales par rapport aux tubercules est grand, plus la probabilité d’émergence d’une hiérarchie est grande ».

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Pour appuyer leurs hypothèses, ils ont étudié l’expérience historique de l’échange colombien de cultures, entre le Nouveau Monde et l’Ancien Monde à la fin du XVe siècle, qui a radicalement changé la productivité des terres et appuyé l’avantage certain de productivité des céréales face aux racines et tubercules, dans la plupart des pays du monde.

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De plus, les céréales stockées sont facilement appropriables par les élites, mais elles le sont tout autant par les brigands. La culture céréalière a donc généré une demande de protection par l’élite, ceci a parallèlement facilité la fiscalité, les agriculteurs payant pour leur protection. Une nouvelle boucle se forme. Les auteurs soulignent : « Le modèle suggère également que même si l’élite est égoïste, chaque fois que la hiérarchie existe, elle domine l’anarchie en matière de bien-être des agriculteurs ». Finalement, le sous-développement des régions tropicales, pour les auteurs, est étroitement lié à la faible capacité de l’État, induite par une production relativement élevée de cultures moins appropriables. Ce faisant, aucune fiscalité stable n’a pu émerger.

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Pays modernes qui étaient principalement organisés en États en 450 apr. J.-C. © Mayshar et al., 2022

Les auteurs concluent : « La pertinence des racines et tubercules hautement productifs est en fait une malédiction d’abondance, qui a empêché l’émergence d’États et entravé le développement économique » des pays actuellement sous-développés, et instables politiquement.

Enfin, notons que pour domestiquer plantes et animaux, et ce, de manière contrôlable et appropriable, l’État a notamment dû assécher les marais afin d’en faire de vastes plaines céréalières. Malheureusement, elles sont infiniment plus pauvres en ressources écologiques et en diversité biologique, ce dont toute la planète souffre actuellement. Les céréales sont la clé de voûte des sociétés complexes, mais contribuent aussi à un effondrement écologique quand leur culture est dictée par le rendement. Cela conduira irrémédiablement à des conflits alimentaires mondiaux.

Source : Journal of Political Economy

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