Un groupe de chercheurs a découvert un bûcher funéraire datant de près de 9 500 ans au pied du mont Hora dans le nord du Malawi, en Afrique. Abritant les cendres et les fragments d’os d’une femme, il s’agirait du plus ancien bûcher crématoire connu au monde contenant des restes d’adultes. Il constituerait également la plus ancienne crémation intentionnelle confirmée en Afrique, au sens d’un dispositif funéraire structuré associant un feu maîtrisé et des restes humains clairement identifiés. Cette découverte suggère que les premières communautés africaines de chasseurs-cueilleurs avaient une culture plus complexe qu’on le pensait.
La crémation, une pratique funéraire consistant à brûler les corps jusqu’à les réduire à l’état de cendres et en fragments d’os calcinés, est un rite pratiqué par de nombreuses communautés humaines depuis des milliers d’années. Mis à part le fait d’être un processus rituel, elle peut aussi être pratiquée pour des raisons d’hygiène ou de commodité de transport.
Les preuves archéologiques de crémation intentionnelle avant le milieu de l’Holocène sont cependant rares à travers le monde et la pratique est particulièrement peu répandue chez les chasseurs-cueilleurs. La production et l’entretien d’un feu suffisamment puissant et persistant pour incinérer complètement des corps entiers constituent en effet une tâche à la fois complexe et rigoureuse.
Les traces les plus anciennes de crémation intentionnelle ont par exemple été découvertes sur le site du lac Mungo, en Australie, et remontent à environ 40 000 ans. Cependant, les combustions y étaient incomplètes et aucun bûcher funéraire (une structure spécifiquement dédiée construite avec du combustible) n’était utilisé. Les vestiges d’un bûcher funéraire datant d’environ 11 500 ans ont été mis au jour sur le site de Xaasaa Na′ (Upward Sun River), en Alaska, mais il s’agissait des cendres d’un enfant d’environ 3 ans.
En Afrique, des restes humains brûlés datant d’environ 7 500 ans ont été exhumés en Égypte, mais les premières crémations intentionnelles confirmées ne sont apparues qu’il y a environ 3 300 ans. Le site était utilisé par des communautés néolithiques pastorales.
Dans une étude publiée le 1er janvier dans la revue Science Advances, une équipe de chercheurs affirme avoir mis au jour le plus ancien site crématoire complet abritant un adulte en Afrique. « Notre article scientifique… décrit un événement spectaculaire survenu il y a environ 9 500 ans au Malawi, en Afrique australe, remettant en question des idées reçues sur la manière dont les chasseurs-cueilleurs traitaient leurs morts », écrivent les auteurs de l’étude dans un article publié dans The Conversation, Jessica C. Thompson, professeur adjoint d’anthropologie à l’Université de Yale, Elizabeth Sawchuk, conservatrice de l’évolution humaine au Musée d’histoire naturelle de Cleveland et professeur adjoint de recherche en anthropologie à l’Université Stony Brook (Université d’État de New York), et Jessica Cerezo-Román, professeure agrégée d’anthropologie à l’Université de l’Oklahoma.
Un site crématoire dédié à une femme d’âge mûr
Lors de leurs fouilles au pied du mont Hora, les chercheurs ont identifié des traces de cendre et des poches de terre sombre. Le premier ossement découvert était l’extrémité d’un fragment d’humérus encore attaché à un morceau de radius. Au total, 170 fragments d’os humains ont été exhumés parmi les sédiments chargés de débris provenant des activités quotidiennes des chasseurs-cueilleurs.

D’après l’équipe, les os appartenaient à un seul individu : une femme adulte de petite taille, mesurant un peu moins de 1,5 m. Elle aurait été physiquement active et robuste de son vivant, mais présentait les traces d’une infection osseuse partiellement guérie au bras. Son développement osseux et les premiers signes d’arthrite suggèrent qu’elle était probablement d’âge mûr au moment de son décès.
Les déformations, les fissures et les décolorations provoquées par le feu indiquaient que son corps avait été incinéré avec des restes de chair, dans un bûcher qui aurait atteint au moins 540 °C. De manière étonnante, son crâne n’a pas été trouvé parmi les fragments d’ossements. Les observations au microscope ont révélé de petites incisions le long des membres et des articulations, suggérant que la chair a probablement été partiellement retirée avec des outils en pierre avant l’incinération.
Cependant, « rien ne permet de penser qu’ils aient commis des actes de violence ou de cannibalisme sur les restes », a expliqué Cerezo-Román au Guardian. D’après l’experte, certaines parties du corps ont probablement été prélevées dans le cadre d’un rituel funéraire, peut-être dans le but d’être conservées comme souvenirs. Bien que cela puisse paraître étrange, de nombreuses personnes modernes conservent bien des mèches de cheveux ou les cendres de leurs proches.
D’autre part, « la façon dont les ossements étaient regroupés au sein d’un feu si important montrait qu’il ne s’agissait pas d’un cas de cannibalisme : c’était une autre sorte de rituel », indiquent les chercheurs dans l’article de The Conversation.

Une complexité sociale insoupçonnée
Par ailleurs, le bûcher avait à peu près la taille d’un matelas deux places et il aurait fallu des connaissances, des compétences et une coordination considérables pour le construire et l’entretenir. Les ossements étaient en outre organisés en deux amas, suggérant que le corps a été déplacé au cours de la crémation. Au moins un autre feu a été allumé par la suite directement au-dessus du bûcher, probablement en guise de commémoration. Dans l’ensemble, ces observations suggèrent que la femme incinérée sur le site a bénéficié d’un traitement de faveur, probablement en raison d’un rôle important dans sa communauté.
D’après Joel Irish (interviewé par le Guardian), professeur d’anthropologie et d’archéologie à l’université John Moores de Liverpool, qui n’a pas participé aux travaux : « le fait que cette date soit si ancienne, et qu’ils aient été des chasseurs-cueilleurs nomades, rend la chose encore plus étonnante. Ils possédaient manifestement des systèmes de croyances avancés et un niveau élevé de complexité sociale à cette époque reculée. »

