Une cité engloutie il y a 3400 ans émerge littéralement des eaux du Tigre

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Vue aérienne des fouilles à Kemune. | Universités de Fribourg et de Tübingen, KAO
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Les vagues de chaleur se succèdent, établissant de nouveaux records de températures, toujours plus tôt dans l’année. Les niveaux d’eau potable à travers le monde baissent, alors même que nous craignons la montée du niveau des océans. Les sécheresses sévissent inexorablement. Dans ce contexte de crise climatique aiguë peuvent survenir des découvertes extraordinaires. Récemment, une équipe internationale de chercheurs a exhumé une ville entière vieille de 3400 ans en Irak, l’un des pays les plus impactés par ce manque d’eau. En effet, le niveau du Tigre a considérablement baissé dernièrement, et la ville a ainsi émergé des eaux du réservoir de Mossoul. Elle comprend un palais et plusieurs grands bâtiments. Cette découverte fortuite permettra d’étoffer les connaissances sur l’un des empires les moins étudiés du Proche-Orient ancien, le royaume Mittani.

Comme en 2018, la sécheresse qui frappe cette année l’Irak est d’une extrême intensité : le bétail meurt de soif, les cultures sont plus que jamais sous pression hydrique. D’une part pour éviter une trop grande perte économique et d’autre part pour fournir de l’eau potable à la population, depuis décembre 2021, les autorités puisent dans le réservoir de Mossoul. Il s’agit du plus grand réservoir d’eau douce d’Irak.

En conséquence, cette importante sollicitation a conduit à une baisse record du niveau du réservoir. Des archéologues allemands de l’université de Tübingen et de Fribourg, ainsi que de l’Organisation d’archéologie du Kurdistan, ont alors exhumé les ruines d’un palais de l’âge de bronze, situé à Kemune, sur les rives orientales du Tigre. Jusqu’à l’année dernière, le bâtiment était resté immergé. Selon les spécialistes, il date de l’époque de l’empire Mittani, ayant régné au nord de la Mésopotamie et sur une partie de la Syrie au XVIe et XIVe siècles av. J.-C.

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Un barrage bloquant l’accès

Il faut préciser que cette ville a été submergée il y a des décennies sans aucune enquête archéologique préalable, à la suite de la construction d’un barrage, malgré l’occupation contemporaine de cette zone jusqu’en 1985. Ce barrage, construit à l’époque de Saddam Hussein (dans les années 1990), situé à environ 50 kilomètres de Mossoul, fournit de l’eau et de l’électricité à la majeure partie de la région. Pourtant, il est considéré par les Occidentaux comme le « barrage le plus dangereux du monde ». Bâtie sur des fondations instables, la structure nécessite des travaux de maintenance et représente un réel danger si elle venait à se rompre. Les experts estiment, dans le pire des scénarios, qu’une telle rupture pourrait libérer une vague de 20 mètres de haut sur la ville de Mossoul, avec des pertes humaines et des dégâts matériels considérables en quelques jours, voire en quelques heures. C’est d’ailleurs ce qui faillit arriver en 2016, avant des travaux de restauration à plus de 530 millions de dollars américains.

Puis, à l’automne 2018, la décrue des eaux — dans un contexte climatique et météorologique similaire à aujourd’hui — dans le réservoir du barrage de Mossoul a révélé de manière inattendue les vestiges de l’ancienne ville de Zakhiku, dans la région du Kurdistan irakien, un site important de l’empire Mittani (vers 1550-1350 av. J.-C.). Récemment, le même phénomène s’est opéré, permettant un nouvel examen de la zone, et la révélation de connaissances précieuses sur cet ancien royaume.

Des « fouilles de sauvetage » sous pression

Certaines parties de cet imposant complexe urbain ont dû être exhumées et documentées le plus rapidement possible, avant qu’il ne soit de nouveau submergé. C’est pourquoi l’archéologue kurde Dr Hasan A. Qasim, directeur de l’Organisation d’archéologie du Kurdistan (KAO), accompagné des archéologues allemands Ivana Puljiz (Université de Fribourg) et Peter Pfälzner (Université de Tübingen), ont décidé d’entreprendre une fouille de sauvetage conjointe, entre janvier et février 2022, en coopération avec le Département des antiquités de Dohouk.

En peu de temps, les chercheurs ont réussi à reconstituer en grande partie le plan de la ville. En plus d’un palais, consigné lors de la première campagne de fouilles en 2018, plusieurs autres grands bâtiments ont été découverts : une fortification massive avec un mur et des tours, un entrepôt monumental à plusieurs étages et un complexe industriel. Le palais se situe à seulement vingt mètres de la rive orientale du Tigre. Il est soutenu par des murs de briques de plus de deux mètres d’épaisseur et mesure jusqu’à sept mètres de haut.

Face à cette structure urbaine tentaculaire, Ivana Puljiz explique dans un communiqué : « L’immense bâtiment de l’entrepôt revêt une importance particulière, car il devait contenir d’énormes quantités de marchandises qui provenaient probablement de toute la région ».

Des vestiges très bien conservés et des indices sur l’empire Mittani

Ce qui est particulièrement étonnant, c’est l’état de conservation des murs de ces bâtiments — de structures en pisé —, après des siècles sous le sable puis plus de 40 ans sous l’eau, selon l’équipe de recherche. La raison en est que la ville a été fondée vers 1350 avant notre ère, puis détruite lors d’un tremblement de terre. L’effondrement subséquent des parties supérieures des murs a enseveli les bâtiments, les protégeant des ravages du temps.

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Certains des murs du bâtiment de stockage de la période Mittani mesurent plusieurs mètres de haut. © Universités de Fribourg et de Tübingen, KAO

De plus, l’une des principales découvertes est celle de cinq pots en céramique dans lesquels plus de 100 tablettes en écriture cunéiforme — la plus ancienne après les hiéroglyphes égyptiens — ont été conservées. Ces tablettes datent de la période médio-assyrienne, peu de temps après la catastrophe du tremblement de terre qui a frappé la ville. Certaines tablettes d’argile, considérées comme des lettres par les chercheurs, sont encore dans leurs enveloppes d’argile. Les archéologues espèrent que cette découverte fournira des informations importantes sur la fin de la ville de Zakhiku, ainsi que sur le début de la domination assyrienne dans cette région.

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Pot en céramique contenant les tablettes en écriture cunéiforme, dont une encore dans son enveloppe d’argile d’origine. © Universités de Fribourg et de Tübingen, KAO

Effectivement, ces tablettes pourraient apporter un éclairage inestimable sur le fonctionnement de la société, l’économie et la politique de la civilisation Mittani. Sans compter que les informations sur les palais de cette période, jusqu’à présent, ne sont issues que de Tell Brak en Syrie et des villes de Nuzi et d’Alalakh, toutes deux situées à la périphérie de l’empire. Même la capitale de l’empire Mittani n’a toujours pas été identifiée avec certitude.

Les archéologues s’accordent tout de même sur le fait que les rois mitanniens, aux noms indiens — le premier connu est Kirta (entre 1550 à 1530 av. J.-C.) —, furent tour à tour ennemis et alliés des pharaons, notamment Aménophis III et Akhénaton. Il est admis que les rois de Mittani ont donné leurs filles en mariage aux rois d’Égypte et ont correspondu avec eux. Leur empire, attaqué par les Hittites et les Assyriens, a fini par disparaître au XIIIe siècle avant notre ère.

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Peter Pfälzner déclare : « Le fait que les tablettes cunéiformes en argile non cuite aient survécu pendant tant de décennies sous l’eau relève du miracle ». Hasan Qasim conclut : « Les résultats des fouilles montrent que le site était un centre important de l’Empire Mittani ».

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La zone de fouille est recouverte sur une grande surface d’une bâche en plastique pour la protéger de la montée des eaux du réservoir de Mossoul. © Universités de Fribourg et de Tübingen, KAO

Afin d’éviter des dégâts supplémentaires aux ruines, causés par l’eau du réservoir sur les murs en argile non cuite, les bâtiments fouillés ont été entièrement recouverts d’une bâche en plastique elle-même recouverte de graviers. Cette mesure de conservation est financée par la Fondation Gerda Henkel, cherchant à promouvoir la science dans les universités et les instituts de recherche. Actuellement, le site est à nouveau complètement inondé.

Source : Université de Tübingen

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