Bien qu’elle soit souvent présentée comme une avancée prometteuse, l’intelligence artificielle suscite aujourd’hui de profondes inquiétudes, notamment quant à son impact sur l’emploi et les salaires. En février dernier, lors d’une conversation avec Patrick Collison, Bill Gates, fondateur de Microsoft et président de la Fondation Gates, exprimait ses craintes face à l’évolution de l’IA. Selon lui, une absence de régulation pourrait entraîner des suppressions massives d’emplois, une prédiction qui semble se concrétiser de jour en jour.
Le déploiement progressif de l’IA transforme le marché du travail, obligeant les entreprises à reconsidérer la place de l’humain dans les processus techniques. Pour de nombreux professionnels, cette évolution se traduit par une recherche d’emploi prolongée et angoissante, avec la crainte que leurs indemnités de licenciement ne s’épuisent avant de retrouver un poste.
Lors du Mobile World Congress de Barcelone en mars, l’omniprésence des agents IA était frappante. Les stands de Google Cloud présentaient des démonstrations illustrant la facilité avec laquelle les entreprises peuvent désormais créer leurs propres agents IA personnalisés. Microsoft et Qualcomm suivaient la même tendance, ce dernier vantant son « IA agentique intégrée à l’appareil ».
Un phénomène similaire s’est produit au Forum économique mondial de Davos en janvier, où les panneaux promotionnels pour l’IA des géants technologiques masquaient en grande partie le paysage alpin environnant. Les événements professionnels du secteur se transforment progressivement en festivals dédiés à l’IA.
Un marché de l’emploi en mutation
Malgré la croissance globale du secteur technologique, les turbulences sur le marché de l’emploi sont bien réelles. En janvier, Mark Zuckerberg annonçait que l’IA pourrait bientôt remplacer les ingénieurs logiciels de niveau intermédiaire chez Meta, dont les salaires atteignent six chiffres.
De son côté, Marc Benioff, PDG de Salesforce, a publiquement déclaré que son entreprise renonçait à recruter des ingénieurs cette année en raison de l’IA. Cette tendance semble se généraliser, comme l’illustre la déclaration de Sundar Pichai, PDG d’Alphabet, affirmant en octobre que l’IA rédigeait déjà plus de 25 % du nouveau code chez Google.
En février, l’administration Trump a déclenché une vague sans précédent de licenciements dans la fonction publique fédérale, visant près de 200 000 fonctionnaires en période d’essai. Plusieurs ministères, comme la National Science Foundation (NSF), ont déjà procédé à des suppressions massives.
« Alors que les emplois de débutant et de direction sont sous pression, les travailleurs du secteur technologique perdent confiance dans leurs perspectives de carrière », a déclaré Daniel Zhao, économiste en chef de Glassdoor, selon The San Francisco Standard. Selon les observations de Zhao, le moral des employés du secteur de l’information, autrefois plus solide que celui du marché global, a connu une chute significative en 2023, passant pour la première fois sous le seuil des 50 %.
Ce climat d’incertitude est renforcé par une tendance préoccupante concernant les revenus et les rôles professionnels. Les données recueillies par Zhao révèlent qu’une proportion croissante de professionnels de la technologie a vu sa rémunération diminuer : 18 % en 2024, contre 11 % en 2019.
Les cadres sont parmi les plus exposés. En effet, près d’un tiers (32 %) d’entre eux ont déclaré avoir été rétrogradés à des postes de contributeurs individuels au cours de l’année précédente, une augmentation par rapport aux 28 % observés en 2019.
« Les postes de direction sont soumis à des pressions des deux côtés », ajoute Zhao. Il a ajouté : « Ceux qui cherchent un emploi se contentent de plus en plus d’une baisse de salaire et d’un poste réduit, tandis que ceux qui restent dans les grandes entreprises sont chargés d’appliquer les directives de la direction pour faire plus avec moins ».
Une adaptation au nouveau paradigme ?
Selon les données du Bureau of Labor Statistics et de Glassdoor, après l’apogée de la bulle Internet, le secteur technologique avait mis plus d’une décennie à retrouver ses niveaux d’emploi antérieurs. En comparaison, le marché actuel reste dans un cycle de croissance élargi.
D’après le cabinet d’analyse Lightcast, le nombre d’offres d’emploi pour les développeurs de logiciels à San Francisco demeure supérieur aux chiffres pré-pandémie. Cependant, une évolution significative se dessine quant à la nature et à la localisation de ces opportunités.
« D’autres secteurs ont également besoin de travailleurs du secteur technologique », souligne Rachel Sederberg, directrice de recherche chez Lightcast. Au-delà des domaines traditionnels de l’information et des services professionnels, des industries telles que la fabrication, la vente au détail, la finance, les transports et la santé connaissent une augmentation de la demande de compétences technologiques.
En France, la situation n’est pas différente. Selon une étude menée par Le Wagon et l’agence Ignition Program, le marché de l’emploi tech connaît des fluctuations importantes. Après un pic d’embauches pendant la pandémie, la demande s’est essoufflée, entraînant des licenciements jusqu’en 2024, année qui marque une reprise des recrutements dans l’Union européenne.
Malgré un contexte économique incertain, le secteur tech français a affiché une progression de 8 % en matière d’emploi selon Alliancy, portée par la digitalisation accélérée des entreprises et la recherche de profils hybrides. Pourtant, le sentiment que le secteur traverse une période difficile persiste, alors que l’IA transforme progressivement le marché du travail. « Quand plus de 100 000 diplômés en informatique sortent de l’école et se heurtent à un mur, ils ont le droit de penser que le secteur ne tient pas ses promesses », a déclaré Zhao.
Face à cette situation, James O’Brien, qui enseigne l’informatique à l’UC Berkeley depuis plus de vingt ans, conseille désormais à ses étudiants d’élargir leurs recherches d’emploi en visant aussi des entreprises non technologiques ayant besoin de compétences techniques. « Postulez auprès de vos deuxième et troisième choix d’entreprise », leur recommande-t-il. « Ne partez pas du principe que vous allez décrocher un emploi chez Apple ».
Ce changement de cap pédagogique se reflète également dans son programme d’études. Une fois les fondamentaux de l’informatique maîtrisés, il encourage ses élèves à s’approprier les outils de codage fondés sur l’intelligence artificielle, afin de tirer parti de cette technologie plutôt que de la subir.