Une récente étude a mis en évidence un nombre inhabituellement élevé de lésions et de polypes précancéreux dans le côlon chez des coureurs de marathon et d’ultra-marathon âgés de 35 à 50 ans. Alors que l’exercice physique est depuis longtemps reconnu pour ses bienfaits sur la santé globale, cette découverte soulève des interrogations quant aux risques potentiels liés à une pratique sportive particulièrement intensive.
L’activité physique demeure l’un des moyens les plus accessibles et efficaces pour prévenir de nombreuses affections chroniques, comme le diabète de type 2, l’obésité ou l’hypertension artérielle. Ses effets bénéfiques sur la santé mentale, les fonctions cognitives et le bien-être général sont également bien documentés.
Des décennies de travaux ont montré que les exercices réguliers réduisent les risques de cancer et améliorent les résultats à long terme après un diagnostic ou un traitement. Les données sont particulièrement solides en ce qui concerne la prévention du cancer colorectal et l’amélioration de la survie après traitement. L’activité physique constitue ainsi l’un des piliers des politiques de santé publique.
Pourtant, lors du dernier congrès de l’American Society of Clinical Oncology (ASCO), des chercheurs de l’Inova Schar Cancer Institute ont présenté une étude révélant un taux étonnamment élevé de lésions précancéreuses chez des athlètes de haut niveau, notamment des coureurs de fond réguliers. « L’étude est de petite envergure et n’a pas encore été évaluée par des pairs, mais le signal est suffisamment fort pour avoir retenu l’attention du monde entier », souligne Justin Stebbing, professeur de sciences biomédicales à l’Université Anglia Ruskin, cité dans The Conversation.
Des adénomes avancés chez 15% des participants
L’étude a été menée auprès de 100 athlètes âgés de 35 à 50 ans, ayant participé à au moins deux ultra-marathons (50 kilomètres et plus) ou cinq marathons (42,2 kilomètres). Les participants atteints d’une maladie inflammatoire chronique de l’intestin, d’une polypose adénomateuse familiale (une pathologie génétique entraînant la formation de polypes rectaux) ou d’un syndrome de Lynch (un trouble héréditaire augmentant le risque de cancers) avaient été exclus.
Chaque volontaire a subi une coloscopie afin de détecter d’éventuels polypes ou lésions à risque. Les polypes découverts ont été analysés par une équipe spécialisée afin de déterminer s’ils correspondaient à des adénomes avancés, c’est-à-dire présentant une forte probabilité d’évolution vers un cancer colorectal. Les athlètes ont en outre répondu à des questionnaires sur leur alimentation, leur transit intestinal et leurs pratiques de course à pied.
Les résultats indiquent que 15 % des participants présentaient des adénomes avancés et 41 % au moins un adénome. Les mécanismes en cause restent incertains, mais les chercheurs avancent l’hypothèse d’une réduction répétée de l’irrigation sanguine intestinale lors d’efforts prolongés. Ce phénomène, connu sous le nom de « colite du coureur », est fréquent chez les athlètes et se traduit par des crampes et parfois des saignements rectaux après de longues courses.
« Des cycles répétés de stress lié à un manque d’oxygène, d’inflammation et de réparation tissulaire intestinale pourraient, en théorie, favoriser l’apparition d’adénomes chez des personnes prédisposées », observe Justin Stebbing.
Une exception aux bénéfices bien établis de l’exercice ?
Ces résultats semblent contre-intuitifs au regard des nombreux travaux démontrant l’effet protecteur de l’exercice physique sur le risque de cancer. Mais, selon Stebbing, « cette étude ne remet pas en cause ces données scientifiques ». Elle suggère plutôt que « un groupe restreint de jeunes athlètes d’endurance de haut niveau pourrait être soumis à un stress intestinal particulier, susceptible d’accroître le risque de développer des lésions précancéreuses avec le temps ».
Il convient de rappeler que les recommandations officielles en matière de santé portent avant tout sur la pratique régulière d’exercices modérés à intenses, mais ne visent pas nécessairement l’ultra-endurance. Autrement dit, cette étude ne remet pas en cause les bénéfices de l’activité physique en général, mais met en lumière une exception potentielle liée à des pratiques sportives extrêmes.
L’expert souligne enfin que « cette recherche est cliniquement intéressante, mais sa taille réduite et sa conception invitent à la considérer comme un point de départ pour de futures études plus larges, plutôt que comme un argument pour modifier les recommandations générales d’activité physique ».
Certaines recommandations pratiques peuvent toutefois être envisagées dès à présent. Les symptômes de colite du coureur, souvent banalisés, devraient être pris davantage au sérieux. Les athlètes qui en souffrent devraient bénéficier d’un dépistage colique par coloscopie préventive, et les entraîneurs pourraient être amenés à adapter les programmes d’entraînement en conséquence.