Nous sommes surveillés en permanence : une spécialiste explique comment et pourquoi

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| Pixabay
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Les caméras de surveillance ont d’abord envahi les rues. Puis, les appareils domestiques connectés se sont peu à peu glissés dans les foyers. Force est de constater qu’aujourd’hui, nous sommes tous potentiellement surveillés. Les smartphones, les caméras, les assistants vocaux, tous ces appareils collectent des centaines de données sur nous, nos habitudes, nos préférences. Ausma Bernot, chercheuse en surveillance spécialisée dans la gouvernance technologique, à l’Université Griffith, en Australie, revient sur les systèmes de surveillance les plus répandus actuellement.

Il y a près de dix ans, en 2013, un groupe de chercheurs a analysé 15 mois de données de téléphonie mobile anonymisées provenant de 1,5 million de personnes et a conclu que quatre points spatio-temporels suffisent pour identifier de manière unique 95% des individus. « Même les ensembles de données grossiers offrent peu d’anonymat », soulignaient-ils. En dix ans, les technologies ont bien évolué et l’on peut aisément imaginer que nous laissons de plus en plus de traces et d’indices numériques derrière nous. Mais le problème n’est pas tant la collecte de données que l’usage qui est fait de ces données.

Les premiers dispositifs évoqués par Ausma Bernot sont les caméras de vidéosurveillance. Si ces appareils sont plutôt les bienvenus pour améliorer la sécurité dans les villes ou pour aider les forces de l’ordre dans leurs enquêtes, leur usage peut aussi donner lieu à des dérives. « En 2021, la police de Nouvelle-Galles du Sud a été soupçonnée d’avoir utilisé des images de vidéosurveillance couplées à la reconnaissance faciale pour trouver des personnes participant à des manifestations contre le confinement », explique la spécialiste. Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres d’usage malveillant de cette technologie.

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Des dispositifs invasifs et potentiellement discriminatoires

L’usage de la vidéosurveillance aux États-Unis fait également l’objet de débats houleux ; on reproche notamment au dispositif de soutenir les pratiques policières racistes. La police de New York dispose de plus de 15 000 caméras pour suivre des personnes à Manhattan, Brooklyn et dans le Bronx, à l’aide d’un logiciel de reconnaissance faciale. Amnesty International juge le dispositif « invasif et discriminatoire ». « East New York à Brooklyn, une zone à 54,4% noire, 30% hispanique et 8,4% blanche selon les dernières données du recensement, s’est avérée être le quartier le plus surveillé des trois arrondissements, avec un nombre alarmant de 577 caméras trouvées aux intersections », note l’ONG.

De même, en août 2022, dans un rapport d’évaluation des préoccupations relatives aux droits de l’Homme dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang, en Chine, les Nations unies ont confirmé que la vidéosurveillance était utilisée pour commettre de « graves violations des droits de l’Homme » contre les Ouïghours et d’autres minorités ethniques majoritairement musulmanes.

Ausma Bernot souligne par ailleurs que la plupart des caméras de vidéosurveillance sont en accès libre, ce qui signifie qu’il est relativement facile d’accéder en ligne au flux vidéo qu’elles capturent. En guise d’illustration, elle cite le projet The Follower, de Dries Depoorter — un artiste belge dont les créations abordent des thèmes tels que la vie privée, l’intelligence artificielle, la surveillance et les médias sociaux. The Follower consiste à coupler les images de caméras accessibles avec l’intelligence artificielle et des photos Instagram, dans le but de faire correspondre les photos des individus avec les images de l’endroit et du moment où elles ont été prises. Quelques exemples sont visibles sur le compte Twitter de l’artiste.

Les caméras ne concernent que la voie publique, mais les appareils connectés, eux, sont au cœur des foyers. Environ 18 milliards d’appareils connectés forment aujourd’hui le réseau de l’Internet des objets (IoT). Or, comme les caméras de surveillance, ces appareils sont faciles à pirater — car les utilisateurs ne prennent pas la peine de changer le mot de passe par défaut ou parce que leur mot de passe a fuité. Par conséquent, les cas d’intrusion de hackers ayant pris possession de l’objet ne sont pas rares.

Quand les entreprises s’immiscent dans les foyers

Ces appareils connectés sont également, pour les entreprises, l’opportunité de collecter davantage de données sur les consommateurs. Sans compter que ces données peuvent régulièrement changer de mains, via des partenariats d’échange de données entre entreprises — une pratique très courante selon Ausma Bernot. Cela peut également arriver lors de rachats d’entreprises. Sans votre consentement, vos données personnelles se retrouvent ainsi en possession d’une entité avec laquelle vous n’avez peut-être jamais eu d’interaction.

Récemment, les experts en matière de protection de la vie privée ont ainsi alerté la Commission fédérale du commerce des États-Unis à propos de l’accord de fusion entre Amazon et iRobot. Dans une lettre signée par 26 groupes de défense des droits civils et de la vie privée, ils ont écrit : « Avec cette acquisition, Amazon va avoir accès à des faits extrêmement intimes sur nos espaces les plus privés qui ne sont pas disponibles par d’autres moyens, ou à d’autres concurrents. Ces informations vont au-delà des plans d’étage des maisons et comprennent des informations très détaillées sur l’intérieur des maisons et le mode de vie des habitants. Donner à Amazon l’accès à ce type d’informations privées via cette acquisition nuit aux consommateurs ».

En 2017, la valeur du « Big data » — qui constitue le troisième moyen de surveillance couramment utilisé aujourd’hui — a dépassé celle du pétrole. Désormais, l’économie mondiale repose essentiellement sur les données que se partagent les géants du numérique (Google/Alphabet, Amazon, Apple, Facebook/Meta et Microsoft). Ces derniers collectent des milliards de données chaque jour, au travers de services en apparence gratuits, mais qui leur permettent d’affiner leurs modèles de prédiction et de profilage. Ausma Bernot parle de « capitalisme de surveillance » : « Plus de données signifient des analyses plus précises, des publicités ciblées plus efficaces et plus de revenus ».

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Dernier point abordé par la spécialiste : les programmes de fidélité, dont les consommateurs sont particulièrement friands. Autrefois réservés aux grandes enseignes, ils concernent aujourd’hui pratiquement toutes les formes de commerces. « Ces programmes établissent votre profil de consommateur pour vous vendre plus de produits. Certains peuvent même vous faire payer des frais sournois et vous attirer avec des avantages futurs pour vous vendre des produits à des prix exorbitants », explique-t-elle.

Elle cite notamment l’exemple de Target, une entreprise américaine de grande distribution, qui — entre autres activités de profilage de sa clientèle — attribue un score de « prédiction de grossesse » à ses clientes, sur la base de leurs récents achats. Les algorithmes de l’entreprise sont même capables de prédire la date d’accouchement afin que des coupons de réduction adaptés soient envoyés à la cliente ciblée à chaque étape de sa grossesse.

En résumé, à moins d’être complètement déconnecté (au sens propre du terme) et de rester cloîtrer chez soi, on ne peut plus éviter cette surveillance permanente. En guise d’échappatoire, la spécialiste suggère d’échanger vos cartes de fidélité avec un ami : « L’analyse prédictive n’est forte que lorsqu’elle peut reconnaître des modèles de comportement. Lorsque les modèles sont perturbés, les données deviennent du bruit ».

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