Espèces en voie d’extinction : prioriser les espèces avec les meilleures chances de survie ?

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| DAVID MOSKOWITZ

Pour protéger le troupeau, les défenseurs de l’environnement ont essayé différentes stratégies. Les fonctionnaires ont interdit l’abattage d’environ la moitié de la forêt. Les chasseurs ont tué plus d’orignaux, espérant diriger les loups ailleurs. Les tireurs d’élite ont ciblé les loups, tuant 27 animaux au cours des deux dernières années. En 2014, un organisme local sans but lucratif a construit une réserve destinée à l’élevage. Mais sauver le caribou pourrait signifier maintenir l’espèce en vie pendant plusieurs décennies, rappelle Serrouya.

Les caribous ont aussi des problèmes en Alberta. La province voisine est le cœur de l’industrie pétrolière et gazière du pays et abrite 12 troupeaux de caribous. Sept d’entre eux sont en déclin, selon un rapport gouvernemental de 2017 ; trois autres possèdent moins de 100 membres. Là aussi, le gouvernement prend des mesures extrêmes, tirant et empoisonnant plus de 900 loups depuis 2005. Et il envisage de construire une enceinte massive pour protéger 80 animaux, au coût de 15 millions de dollars sur 10 années.

Ces actions reflètent l’engagement du gouvernement fédéral, en vertu de la Loi sur les espèces en péril du Canada, de sauver toutes les hardes de caribous du pays. Mais lorsque Mark Hebblewhite, biologiste spécialiste des caribous à l’Université du Montana à Missoula, examine la manière dont l’habitat des caribous croise les gisements de pétrole et de gaz de l’Alberta, il répond : « soyons réalistes ».

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La déforestation résultant de l’exploitation des gaz naturels et du pétrole attire les loups, mettant en danger les caribous. Crédits : ANTJE BOHM

Hebblewhite doute que le gouvernement imposera un jour les restrictions nécessaires pour sauver tous les troupeaux. Il cite une étude de 2010 indiquant que de telles restrictions pourraient signifier l’arrêt de l’extraction de pétrole, de gaz et de bois ; une activité rapportant plus de 125 milliards de dollars dans la seule province de l’Alberta.

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Le débat sur le caribou souligne l’une des principales difficultés de l’approche du triage. Il est beaucoup plus facile — et publiquement acceptable — de dire quelles espèces ou quelles populations devraient recevoir de l’aide plutôt que de parler de celles qui devraient être abandonnées. C’est l’une des raisons pour lesquelles les scientifiques travaillant dans ce domaine préfèrent souvent le terme « hiérarchisation ».

Les responsables canadiens commencent toutefois à se poser la question du triage des espèce.  En 2014, des responsables de la Colombie-Britannique ont demandé à des experts d’élaborer un plan de dépense pour la conservation des espèces dans le sud-est de la province. En utilisant une approche similaire à celle de Possingham, ils ont estimé comment 60 espèces pourraient bénéficier d’actions directes et quel en serait le coût sur 20 ans. Selon ces experts, le caribou semblait être un mauvais pari, avec moins de 50% de chances de survie. Afin de ne pas heurter les populations, le gouvernement n’a pas rendu public ce rapport.

En Colombie-Britannique, plusieurs scientifiques de la conservation font pression sur le gouvernement provincial afin d’inclure un moyen systématique de classer l’efficacité des mesures de rétablissement des espèces dans la législation environnementale qu’il élabore. Au niveau fédéral, les fonctionnaires du ministère de l’Environnement du Canada évaluent une recommandation similaire. Aux États-Unis, des universitaires et des responsables fédéraux de la faune discutent des moyens d’utiliser ces méthodes pour repenser l’affectation des dépenses aux espèces en voie de disparition.

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De tels mouvements ont alarmé les critiques — scientifiques et organismes environnementaux — qui mettent en garde contre le fait que la stratégie de triage est, au mieux, politiquement naïve et au pire une manière détournée de miner la protection des espèces. « C’est une solution facile pour les politiques qui n’ont pas le courage de prendre des décisions difficiles, et nous perdons donc des espèces », explique Stuart Pimm, conservateur à l’université de Duke, en Caroline du Nord.

Et certaines espèces représentent des écosystèmes entiers, ajoute Pimm. Le moineau balnéaire de Cape Sable, par exemple. Ce dernier vit dans les Everglades en Floride, où les détournements d’eau menacent leur habitat (marais). L’espèce pourrait ne pas être bien classée dans un système de triage — en partie parce qu’il existe d’autres populations de moineaux. Mais en raison de la loi sur les espèces en voie de disparition aux États-Unis, les efforts de protection du moineau ont obligé les décideurs à réaffecter l’eau, au bénéfice de l’ensemble de l’écosystème.

Possingham admet que le triage n’est pas adapté à toutes les situations. L’Europe, par exemple, est composée de pays relativement riches possédant peu d’espèces endémiques en voie de disparition, rendant ainsi leur sauvetage possible. Et parfois, une espèce est si culturellement importante qu’elle bénéficie d’un traitement spécial. La Nouvelle-Zélande, par exemple, a fait une entorse à son système de triage pour protéger en priorité 50 espèces privilégiées, dont cinq espèces de kiwis, la mascotte du pays.

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Source : ScienceMag

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