Cette vache qui utilise des outils oblige les scientifiques à réévaluer l’intelligence des animaux d’élevage

Une utilisation multifonctionnelle d'outils rarement démontrée chez les animaux non primates.

Vache utilise outils
| Antonio J. Osuna Mascaró
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Une vache autrichienne nommée Veronika, capable d’utiliser habilement des outils, a conduit des chercheurs à reconsidérer certains aspects de l’intelligence des animaux d’élevage. L’animal montrait notamment d’étonnantes aptitudes à manier des bâtons ou des balais pour se gratter des parties de son corps difficiles d’accès, en les orientant avec précision selon les zones visées. Un comportement relevant d’une utilisation multifonctionnelle d’outils, jusqu’à présent démontrée de manière convaincante surtout chez les chimpanzés.

L’utilisation d’outils est observée chez un nombre croissant d’animaux, notamment les chimpanzés, les corbeaux, les perroquets, les dauphins ou encore les poulpes. Cette capacité est considérée comme une manifestation de flexibilité cognitive, longtemps pensée comme spécifique à l’être humain. Elle n’a toutefois été documentée que relativement récemment chez les animaux non primates, et plus rarement encore chez les animaux d’élevage.

Les capacités cognitives des animaux d’élevage sont en effet souvent sous-estimées, probablement en raison d’un biais de perception lié à leur rôle utilitaire. Malgré plus de 10 000 ans de domestication, les recherches consacrées à la cognition bovine demeurent rares et se concentrent le plus souvent sur des applications liées à la productivité ou au bien-être animal.

Cette sous-estimation constitue d’ailleurs une perception largement répandue, y compris dans la culture populaire. La bande dessinée Far Side de l’auteur américain Gary Larson, montrant une vache debout derrière une table remplie d’objets étranges, en offre une illustration parlante.

Witgar Wiegele, agriculteur biologique et boulanger dans une petite ville autrichienne de Carinthie, près de la frontière italienne, et sa vache de compagnie Veronika, remettent cette idée en question. L’éleveur a remarqué que l’animal jouait parfois avec des bâtons et s’en servait pour se gratter le corps. Les vidéos montrant ce comportement singulier se sont rapidement diffusées, jusqu’à attirer l’attention de biologistes spécialisés dans l’étude de l’intelligence animale.

« C’était une vache qui utilisait un véritable outil », s’est enthousiasmé Antonio Osuna Mascaró, de l’Université de médecine vétérinaire de Vienne, auteur principal de l’étude consacrée à Veronika. « Nous avons tout préparé et nous nous sommes rendus sur place », a-t-il expliqué dans une interview accordée au Guardian.

Une capacité rarement observée chez les animaux non primates

Witgar Wiegele rapporte que Veronika a commencé à jouer avec des morceaux de bois il y a plusieurs années, avant d’apprendre à s’en servir pour se gratter. Il précise également qu’elle reconnaît les voix des membres de sa famille et accourt lorsqu’ils l’appellent. Antonio Osuna Mascaró et sa collègue Alice Auersperg ont alors entrepris d’évaluer formellement ses capacités en lui fournissant une brosse à récurer.

« Nous avons émis l’hypothèse qu’elle ciblerait les zones difficiles d’accès et utiliserait l’extrémité brossée, plus efficace, plutôt que le manche », expliquent les chercheurs dans leur étude publiée dans la revue Current Biology. Au cours de sept séances de dix essais, ils ont observé 76 utilisations d’outils, montrant que Veronika était capable non seulement de saisir la brosse, mais aussi de la manipuler avec précision. Elle utilisait sa langue pour en ajuster la position, puis la bloquait avec ses dents afin de se gratter des zones autrement inaccessibles.

Alors que les chercheurs supposaient initialement que Veronika manifesterait une préférence exclusive pour l’extrémité brossée, ils ont été surpris de constater qu’elle utilisait les deux côtés de l’outil selon ses besoins. Elle privilégiait la brosse pour se gratter le dos, où sa fourrure est plus épaisse, et optait pour le manche pour des zones plus sensibles, comme ses pattes ou son ventre.

Vache outil
Technique d’outillage de Veronika et zones ciblées. © Antonio J. Osuna-Mascaró et al.

« Au début, j’ai cru à une erreur. Peut-être que Veronika n’avait pas choisi son outil avec soin », a confié Antonio Osuna Mascaró au Guardian. « Mais avec le temps, une tendance est apparue : elle préférait effectivement la brosse, et lorsqu’elle utilisait le manche, ce n’était pas le fruit du hasard. »

Selon les chercheurs, cette alternance constituerait un exemple d’utilisation multifonctionnelle d’un même outil, un comportement particulièrement rare chez les animaux non primates. La manière dont Veronika a acquis cette aptitude demeure inconnue, mais son environnement pourrait y avoir contribué. Âgée de 13 ans — un âge peu courant dans un contexte d’élevage classique —, elle bénéficie vraisemblablement de conditions de vie favorables.

Ces résultats suggèrent enfin que Veronika n’est sans doute pas un cas isolé et que les capacités de l’espèce bovine ont longtemps été sous-estimées. « Nous ne pensons pas que Veronika soit l’Einstein des vaches », souligne Antonio Osuna Mascaró. « Mais cela montre que les vaches ont le potentiel d’innover dans l’usage des outils, un fait que nous avons ignoré pendant des milliers d’années. Il est frappant que nous ne le découvrions que maintenant », conclut-il.

Source : Current Biology
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