Au cours des derniers mois, les forces de l’ordre ont utilisé massivement des moyens à base de gaz lacrymogène dans le but de contrôler les manifestations dans des pays tels que la Chine, les États-Unis, la France, le Chili, le Népal, la Turquie ou encore l’Afrique du Sud. Non seulement accusées de violer les droits fondamentaux des citoyens en termes de libertés d’expression et de rassemblement, ces armes de contrôle des foules sont fustigées depuis des années par les médecins et experts en santé publique. Récemment, un rapport publié par des chercheurs canadiens, et faisant écho à une lettre cosignée en juin par plus d’un millier de chercheurs, exhorte les autorités à bannir les gaz lacrymogènes et autres irritants en raison des lésions pulmonaires et oculaires qu’ils peuvent engendrer, ainsi que de leur fort potentiel à aggraver la propagation de la COVID-19.

Un nouveau rapport de chercheurs de l’Université de Toronto soutient qu’il est grand temps de modifier les règles sur l’utilisation de ce genre de moyens, d’autant plus que l’utilisation de gaz lacrymogène pourrait contribuer à la propagation de la COVID-19. Ces gaz dangereux ont été utilisés abusivement par les forces de l’ordre pendant bien trop longtemps, affirment les chercheurs, et le seul moyen de garantir aux citoyens leur liberté d’expression et de rassemblement est de mettre un terme à leur utilisation.

« Bien qu’il existe des directives internationales régissant l’utilisation des gaz lacrymogènes, ces instruments de soft-law se sont révélés largement inefficaces pour limiter l’utilisation abusive des gaz lacrymogènes ou pour protéger les droits fondamentaux. En vertu du droit international, tout usage de la force par les autorités chargées de l’application des lois doit respecter les principes de nécessité et de proportionnalité, mais les gaz lacrymogènes ne sont pratiquement jamais utilisés conformément à ces principes », déclare Maija Fiorante, chercheuse en droits humains internationaux.

La vente et le commerce de gaz lacrymogènes dans le monde ne sont en grande partie pas réglementés et, par conséquent, il est souvent difficile de savoir quels produits chimiques existent dans chaque cartouche, à quel point ces produits chimiques sont toxiques ou même s’ils ont été testés au préalable en matière de sécurité, expliquent les chercheurs.

Des effets à long terme sur la santé peu étudiés

L’un des irritants chimiques les plus populaires est le gaz CS (2-chlorobenzylidène malononitrile), provoquant une sensation de brûlure dans les yeux, la gorge et le nez, une toux, des pleurs abondants et une respiration restreinte. Aussi violent que cela puisse paraître sur le corps humain, nous avons encore très peu de recherches épidémiologiques sur les risques à long terme pour les personnes exposées.

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Structure du 2-chlorobenzylidène malononitrile. Crédits : ChemBase

Compte tenu du manque de données, les experts de la santé ont appelé à un moratoire sur l’utilisation de ces « matraques chimiques » depuis le début du siècle, et pourtant, au cours des années qui ont suivi, la production et la vente de gaz CS dans le monde ont continué d’augmenter, devenant une industrie d’un milliard de dollars. Ces dernières années, cependant, certains résultats inquiétants ont été publiés.

Une étude menée en 2014 par l’armée américaine a révélé que l’exposition au gaz lacrymogène CS une seule fois augmentait fortement vos chances de développer des maladies respiratoires, telles que la grippe ou la bronchite. Ce sont des infections virales qui affectent les poumons, tout comme la COVID-19, notent les chercheurs, ce qui signifie que l’utilisation de gaz lacrymogène en ce moment sur les manifestants est particulièrement inquiétante.

Un facteur aggravant la propagation de la COVID-19

Les gaz lacrymogènes poussent également les gens à tousser violemment, ce qui pourrait propager davantage le coronavirus parmi le public. « Le gaz lacrymogène n’est pas une méthode relativement bénigne de contrôle des foules, son déploiement écrase en fait le droit à la liberté de manifestation et de réunion », déclare l’avocat des droits humains Vincent Wong. Les experts en santé de nombreux domaines sont d’accord. Ces derniers mois, alors que les protestations contre le meurtre de George Floyd par la police se poursuivent, la police utilise régulièrement des gaz lacrymogènes pour contrôler les foules.

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En réponse, 1288 professionnels de la santé publique aux États-Unis ont signé une lettre ouverte en juin, exhortant les forces de l’ordre à arrêter l’utilisation de gaz lacrymogène, de fumée et d’autres irritants respiratoires, car ils pourraient augmenter le risque de transmission de COVID-19, tout en laissant également les poumons vulnérables à l’infection.

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L’irritation des voies respiratoires provoquée par les gaz lacrymogènes engendre de violentes toux contribuant à la propagation de la COVID-19. Crédits : AFP India

Le président de l’American Thoracic Society a également appelé à un moratoire sur les armes au gaz lacrymogène CS et au poivre OC, telles que le gaz poivré, compte tenu du « manque de recherches cruciales, de l’escalade de l’utilisation des gaz lacrymogènes par les forces de l’ordre et de la probabilité de compromettre la santé pulmonaire et accélérer la propagation de la COVID-19 ».

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Des risques importants en matière de santé publique

Pourtant, il existe de sérieuses inquiétudes concernant les gaz lacrymogènes qui existent au-delà de la pandémie actuelle. L’American Academy of Ophthalmology a condamné l’utilisation de gaz lacrymogène et de balles en caoutchouc, car lorsqu’ils sont tirés à courte distance, ils peuvent aveugler les personnes. Plusieurs manifestants contre la brutalité policière aux États-Unis ont déjà été aveuglés ou ont été gravement blessés à l’œil par ces armes.

L’impact direct n’est qu’une partie des dégâts. Même lorsque des quantités minimes de gaz lacrymogène sont utilisées à l’extérieur, où les produits chimiques peuvent plus facilement se dissiper, il pourrait y avoir des conséquences dangereuses, indique le nouveau rapport. Compte tenu de l’ampleur de l’infiltration de ces gaz lacrymogènes, les chercheurs de l’Université de Toronto affirment que l’utilisation de ces produits chimiques à proximité des hôpitaux et des écoles est particulièrement dangereuse.

À Hong Kong, des écoles et des hôpitaux entiers ont dû être récemment nettoyés en profondeur et leurs systèmes de ventilation remplacés après que des gaz lacrymogènes se sont infiltrés à proximité. Au milieu des préoccupations croissantes du public américain, Planned Parenthood a commencé une étude sur la façon dont l’exposition à ces produits chimiques pourrait avoir un impact sur la grossesse.

Des réglementations internationales globalement inefficaces

Si une dose de gaz lacrymogène est suffisamment toxique, elle peut même entraîner une insuffisance respiratoire et la mort, et ce risque augmente considérablement lorsque les irritants chimiques sont déployés dans des espaces clos. Néanmoins, les gaz lacrymogènes sont de plus en plus utilisés dans les prisons du monde entier pour lutter contre les émeutes. Amnesty International a conclu que dans certains cas, l’utilisation de gaz lacrymogène constituait de la torture.

Certains pays ont des contrôles plus stricts sur les gaz lacrymogènes que d’autres, mais dans l’ensemble, ces règles sont peu appliquées, et le manque de réglementation internationale signifie que cela est à peu près à la discrétion des forces de l’ordre. « Bien qu’il existe des directives internationales, y compris des directives de l’ONU sur l’utilisation d’armes moins létales, ces documents non contraignants sont vagues et inefficaces pour réduire les violations, donnant lieu à une situation où les gaz lacrymogènes sont systématiquement susceptibles d’être utilisés à mauvais escient », conclut le rapport.

Sources : Rapport de l’université de Toronto

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