Tout le monde a sa propre idée du bonheur, de ce qui lui permettrait d’être plus heureux dans la vie. Plus d’argent, vivre de sa passion, une belle maison, des enfants, perdre du poids, un animal de compagnie, la console de jeux ou le smartphone dernier cri, des chaussures repérées dans une vitrine, la célébrité… Le bonheur étant une notion très subjective, il peut prendre diverses formes (plus ou moins durables). Mais la poursuite de cet idéal est bien souvent emprunte de désillusion, car une fois le désir comblé, le bonheur finit par revenir au même niveau qu’il ne l’était au départ et l’on jette son dévolu sur autre chose, qui nous rendrait (a priori) encore plus heureux et ainsi de suite. Est-il possible d’atteindre le bonheur « total » et surtout, y a-t-il une véritable « recette » pour être heureux ?
Des chercheurs de l’Université Harvard se sont penchés sur la question. Pour connaître le secret du bonheur, ils ont mené la plus longue étude jamais réalisée sur le sujet, en suivant la vie de plus de 700 hommes pendant plus de 80 ans (depuis 1938). Ils ont ainsi analysé leur ressenti vis-à-vis de chaque pilier de la vie (travail, famille et santé) et sondé leur bien-être mental, pendant plusieurs décennies. Le groupe était initialement composé d’hommes issus de divers milieux économiques et sociaux, des quartiers les plus pauvres de Boston aux étudiants de premier cycle de Harvard.
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Au fil du temps, les scientifiques ont élargi leurs recherches pour inclure la progéniture des participants, puis leurs épouses. Il ressort essentiellement de l’étude que les relations que nous entretenons avec nos proches ont un impact certain sur le sentiment de bonheur. « La découverte surprenante est que nos relations, et à quel point nous sommes heureux dans nos relations, ont une influence puissante sur notre santé », a déclaré Robert Waldinger, directeur de l’étude, psychiatre au Massachusetts General Hospital et professeur de psychiatrie à la Harvard Medical School.
L’importance d’entretenir des relations étroites de qualité
En 2015, dans une conférence TED intitulée « What Makes a Good Life? Lessons from the Longest Study on Happiness », Waldinger a présenté les comportements spécifiques qui étaient associés à des niveaux accrus de bonheur dans le groupe d’étude. Une forte corrélation est apparue entre le bonheur et les relations étroites (conjoints, famille, amis proches). « La connexion personnelle crée une stimulation mentale et émotionnelle, qui stimule automatiquement l’humeur, tandis que l’isolement est un briseur d’humeur », explique le Dr Waldinger.
Il ressort de cette étude à grande échelle que les personnes qui sont plus « socialement connectées » (à la famille, aux amis, ou à la communauté en général) sont plus heureuses, sont en meilleure santé physique et vivent plus longtemps que les personnes qui ont peu de relations. « La solitude tue. C’est aussi puissant que le tabagisme ou l’alcoolisme », affirme le psychiatre. Il précise toutefois que ce n’est pas tant le nombre de relations que l’on noue, mais la qualité de ces relations qui importe. Vivre en conflit permanent aux côtés de personnes « toxiques » peut être particulièrement délétère. Le spécialiste conseille de se concentrer sur des relations positives et de laisser tomber les personnes qui ne suscitent que des émotions négatives — ou du moins, de minimiser les interactions avec elles.

Une étude menée en 2015 par The Happiness Research Institute, sur plus d’un millier de volontaires danois, a montré que quitter Facebook rendait les gens plus heureux : au bout d’une semaine sans le réseau social, 88% des participants ont déclaré qu’ils se sentaient heureux (contre 81% pour le groupe témoin). Ils se sentaient également moins anxieux, moins seuls et plus enthousiastes. © The Happiness Research Institute, The Facebook Experiment (2015)
Mais nous ne sommes pas égaux face à l’aptitude à être heureux : les personnes âgées ont tendance à se sentir globalement plus heureuses que les plus jeunes, essentiellement du fait qu’elles « lâchent prise » plus facilement sur des choses futiles pour se concentrer davantage sur les choses qui leur apportent satisfaction. « Elles ont tendance à réaliser à quel point la vie est courte et elles sont plus susceptibles d’accorder plus d’attention à ce qui les rend heureuses maintenant », explique le Dr Waldinger.
Il apparaît notamment qu’à partir d’un certain âge, les individus ont tendance à se tourner vers des activités qui les rendaient heureux par le passé, notamment dans l’enfance, mais qu’ils avaient délaissées peu à peu — probablement par manque de temps ou peut-être par un sens des priorités bien souvent biaisé par les injonctions sociétales.
Créer un sentiment de nouveauté pour retrouver la sensation de plaisir
Sonja Lyubomirsky, professeure de psychologie à l’Université de Californie-Riverside, a elle aussi longuement étudié la notion de bonheur. Auteure du best-seller « Comment être heureux et le rester » (éditions Flammarion), elle estime que nous disposons tous d’un capital-bonheur au départ, déterminé par trois composantes : 50% de notre bien-être est déterminé par la génétique — autrement dit, certains sont dès leur naissance davantage prédisposés à être heureux que d’autres, 10% dépend de notre milieu social (niveau d’étude, situation maritale, revenus, etc.) et 40% de notre capital-bonheur reposerait entièrement sur nos choix et notre comportement.
La psychologue considère par conséquent que le bonheur est une compétence, qu’il est possible de contrôler à travers nos actions, les interprétations que l’on fait des événements, et du regard que nous portons sur nous-mêmes et sur les autres. Comme toute compétence, il est essentiel de l’entretenir et pour capitaliser un maximum de bonheur, la spécialiste conseille de prendre conscience de sa mortalité. En d’autres termes, il faudrait vivre chaque jour comme si c’était le dernier et profiter au maximum de chaque moment agréable — on rejoint quelque part le principe de pleine conscience (ou mindfulness), qui consiste à focaliser son attention sur l’instant présent, sans aucun jugement ni attente particulière.
Parmi les pistes suggérées par Lyubomirsky pour accéder au bonheur : augmenter le bonheur des autres. Rendre une personne plus heureuse entraîne un sentiment de satisfaction, qui contribue à son propre bonheur. Ce constat a été confirmé par plusieurs études, notamment une étude publiée en 2016 dans BMJ Open, qui s’est intéressée à l’effet de la pratique du bénévolat sur le bien-être mental. Cette recherche a montré que, tous âges confondus, ceux qui faisaient régulièrement du bénévolat semblaient connaître des niveaux de bien-être mental plus élevés que ceux qui n’en avaient jamais fait. À partir de 45 ans, cet effet bénéfique augmentait fortement avec l’âge.
La psychologue souligne par ailleurs que si l’argent ne fait pas le bonheur, il permet néanmoins d’accéder au bonheur lorsqu’il est dépensé à bon escient : au profit d’une autre personne tout d’abord, ou pour financer une activité épanouissante (des cours de peinture, de chant, de cuisine, de langues, etc.), ou encore pour passer un bon moment entre amis au restaurant par exemple, et ainsi entretenir ses relations amicales.
Elle avertit cependant que l’être humain tend à s’habituer rapidement à tous les événements positifs de la vie, si bien que le sentiment de bonheur est souvent diminué. Le simple fait d’être en bonne santé, ou de partager sa vie avec une personne qu’on aime, perds de son « pouvoir » bienfaisant simplement parce que l’on y est habitué. Il en est de même pour des événements plus ponctuels et festifs, tels qu’une fête d’anniversaire, un mariage, une promotion professionnelle, etc., qui perdent de leur saveur à mesure que l’on y est confronté. La solution ? Miser sur la variété et sortir de sa zone de confort, conseille la spécialiste, car créer un sentiment de nouveauté permet de renouveler la sensation de plaisir.
Doper la sécrétion des hormones du bonheur
Si cette sensation de plaisir existe et est ressentie comme telle, c’est avant tout grâce à quatre hormones clés : la dopamine, les endorphines, l’ocytocine et la sérotonine, des molécules particulièrement bienfaisantes.
La dopamine, dite aussi « hormone du bien-être » est un neurotransmetteur jouant un rôle important dans le système de récompense du cerveau ; elle est libérée lorsque l’on fait quelque chose d’agréable et procure une sensation immédiate de bien-être. Les endorphines sont sécrétées lors d’une activité physique intense ; elles agissent en quelque sorte comme un analgésique naturel, en réponse au stress ou à la douleur. L’ocytocine, appelée « hormone de l’amour », est sécrétée surtout lorsque nous établissons un contact affectueux avec d’autres personnes (baisers, câlins). Enfin, la sérotonine aide à améliorer l’humeur (et régule, entre autres, le sommeil et l’appétit) et permet de réduire l’anxiété.
Toutes ces hormones du bien-être favorisent le bonheur, le plaisir et les émotions positives. Il existe de nombreuses façons naturelles d’augmenter les niveaux de ces hormones dans l’organisme, à commencer par passer un maximum de temps à l’extérieur, au soleil. Il a été prouvé en effet que les rayons UV augmentent les taux sanguins d’endorphines et de sérotonine, améliorant l’humeur. De même, l’exercice physique est bien connu pour libérer des endorphines — ce qui explique pourquoi on se sent si bien après une séance de sport. Un bon fou rire sera également très efficace !
Le simple fait d’écouter de la musique ou de manger quelque chose de délicieux peut augmenter la libération de dopamine. La recherche a également montré que la consommation d’aliments riches en tryptophane (poulet, œufs, fromage, poisson, cacahuètes, etc.) augmente les taux de sérotonine. La production d’ocytocine pourra, quant à elle, être stimulée en passant du temps avec la personne aimée, ou en caressant son animal de compagnie.
Une pression sociétale parfois trop forte pour être heureux
Depuis 2012, le World Happiness Report (ou rapport mondial sur le bonheur) établit chaque année un classement des pays selon leur score de bonheur. Ce rapport repose sur trois indicateurs principaux : le niveau de satisfaction des personnes interrogées vis-à-vis de leur propre vie, les émotions positives et les émotions négatives. D’autres facteurs favorisant le bien-être sont également pris en compte (le PIB par habitant, l’espérance de vie en bonne santé, la générosité perçue, la liberté de choix des individus, le soutien social et le niveau de corruption du pays).

En 2020, le trio en tête du classement des pays les plus heureux du monde était le même qu’en 2021. © Statista
L’édition 2021, qui compile les données des trois années précédentes, soit de 2018 à 2020, place la Finlande en tête du classement — et ce, pour la quatrième année consécutive. Elle est suivie par le Danemark et la Suisse. La France se situe quant à elle à la 21e place. À noter que ce rapport, publié en mars 2021, s’est davantage focalisé sur les émotions, afin de mesurer l’impact de la pandémie de COVID-19. Fait intéressant : en moyenne, cette dernière n’a pas entraîné de déclin significatif des scores de bonheur. Selon John Helliwell, professeur d’économie à l’Université de Colombie-Britannique, et co-auteur du rapport, ceci s’expliquerait par le fait que « les gens voient la COVID-19 comme une menace extérieure commune affectant tout le monde et que cela a généré un plus grand sentiment de solidarité et de camaraderie ».
Pourquoi est-on si heureux en Finlande ou au Danemark ? Certainement parce qu’être heureux est un véritable art de vivre dans les pays nordiques, en particulier au Danemark, où le « hygge » est largement pratiqué. Le hygge est un sentiment de bien-être, un état d’esprit positif, entretenu par des moments ou des activités agréables et réconfortants. Le hygge propose une forme de bonheur non matérialiste, qui privilégie les petits plaisirs quotidiens : siroter un chocolat chaud au coin du feu, faire une balade à vélo lors d’une journée ensoleillée, organiser un dîner entre amis, jouer en famille, etc. Une vie agréable et chaleureuse, qui peut faire envie, mais qui cache parfois une forme de mal-être : la sensation de devoir toujours être au « top » du bonheur.
Une étude publiée récemment dans Scientific Reports révèle en effet que « trop insister sur la positivité (par opposition à la négativité) peut créer une norme émotionnelle inaccessible qui, ironiquement, compromet le bien-être individuel ». Ainsi, pour certains, vivre dans un pays qui prône le bonheur en permanence peut être difficile à vivre, du fait de la pression sociétale que cela occasionne. « Dans des pays comme le Danemark, la pression sociale ressentie par certaines personnes pour être heureuses était particulièrement prédictive d’une mauvaise santé mentale », résument les auteurs de l’étude dans The Conversation.
Dans ces pays, être heureux est la norme attendue, ce qui est encore plus difficile pour les personnes qui peinent à l’atteindre. Dans presque tous les pays étudiés, subir une pression pour être heureux et non triste était lié à des sentiments négatifs de plus en plus forts et à des symptômes plus importants de dépression, d’anxiété et de stress. Les auteurs de l’étude soulignent ainsi qu’il est bon de partager son bonheur avec son entourage, mais qu’il faut aussi savoir quand modérer son attitude, pour ne pas aliéner ceux qui, sur le moment, ne partagent pas le même sentiment.
Il n’existe donc pas de « formule magique » pour être heureux. Certains comportements apparaissent en revanche plutôt favorables au bonheur : s’entourer d’amis fiables et veiller à entretenir ces relations, accorder du temps à des activités qui procurent du plaisir et s’efforcer de bouleverser ses habitudes pour mieux apprécier le bonheur chaque fois qu’il se présente à notre porte.
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