Lumière sur le terrifiant squalelet féroce et son étonnant régime alimentaire

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Les dents acérées du requin emporte-pièce. | Pally/Alamy Stock Photo

Le squalelet féroce ou cookiecutter shark (soit « requin emporte-pièce ») en anglais, est une espèce de petit requin qui vit dans les eaux tropicales et subtropicales du monde entier. D’une cinquantaine de centimètres de long, il n’en est pas moins menaçant pour une grande variété de gros mammifères marins et de poissons : grâce à ses dents acérées, il a pour habitude de prélever des morceaux de chair sur ses proies, d’où son nom de « requin emporte-pièce ». Une nouvelle étude détaille aujourd’hui le régime alimentaire et l’habitat de cet animal.

Les biologistes marins ont souvent croisé des animaux, tels que des dauphins, des espadons, des tortues luth, des baleines, des requins blancs (et même quelques rares cas humains), auxquels il manquait des morceaux de tissu corporel. Ces marques et cicatrices évoquaient des prélèvements chirurgicaux de tissu, comme si quelqu’un avait utilisé un emporte-pièce. Ce n’est que des années plus tard que le coupable a finalement été identifié : le squalelet féroce (Isistius brasiliensis).

Bien que ces requins soient largement répandus dans le monde et qu’ils soient peut-être les requins les plus communs dans l’océan, les scientifiques ont collecté peu de données sur cette espèce, notamment parce qu’elle vit en eaux profondes (jusqu’à 1500 mètres) ; leurs habitudes alimentaires, en particulier, sont largement méconnues. Une équipe de l’Université du Delaware a entrepris d’examiner ces requins d’un peu plus près afin de combler ces lacunes.

Une espèce qui chasse à tous les niveaux de la chaîne alimentaire

Une équipe de chercheurs, menée par Aaron Carlisle, a utilisé une série de traceurs biochimiques, notamment des isotopes stables, des acides gras et l’ADN environnemental, pour étudier l’écologie trophique de cette espèce dans le Pacifique central, autour d’Hawaï. Contrairement à ce que pensaient les biologistes jusqu’alors, les grandes proies sur lesquelles le squalelet féroce prélève des morceaux de chair ne constituent qu’une petite partie de son régime alimentaire (moins de 10%). « La haute observabilité des grandes proies épipélagiques pour les humains peut avoir faussé notre compréhension de leur importance pour les requins », expliquent les auteurs de l’étude.

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En réalité, ces requins se nourrissent principalement de petits animaux, comme les crustacés, les calmars et les petits poissons, ce qui leur confère un rôle unique dans l’écosystème océanique. « Ils se nourrissent de tout, des plus grands et des plus coriaces prédateurs au sommet de la chaîne alimentaire – comme les requins blancs, les orques, tout ce que vous pouvez imaginer – jusqu’aux plus petites créatures », souligne Carlisle dans un communiqué. Or, il est très rare de rencontrer des animaux qui se nourrissent de proies issues à la fois du haut et du bas de la chaîne alimentaire.

thon proie requin emporte-pièce
Photo d’un thon listao mordu par un squalelet féroce. Cette photo a été prise lors de la vente aux enchères de poisson d’Honolulu, gérée par l’United Fishing Agency. © University of Delaware

Pendant des années, les scientifiques pensaient que le squalelet féroce émergeait des eaux profondes la nuit, se nourrissaient de gros animaux en surface, puis retournait dans son antre obscure dans la journée. Mais grâce à de nouvelles techniques d’analyse, ils ont pu mieux cerner le comportement de cet animal atypique. Dans le cadre de cette nouvelle étude, l’équipe a étudié 14 spécimens de requins emporte-pièce, capturés autour d’Hawaï. Leurs estomacs étaient vides de nourriture pour la plupart, mais un certain nombre de tests biochimiques a permis d’obtenir de nombreuses réponses sur le régime alimentaire des animaux.

L’analyse de l’ADN environnemental du contenu de leur estomac a elle aussi été particulièrement fructueuse : « L’ADN environnemental est un outil de plus en plus populaire et puissant qui fonctionne selon l’idée que, si un animal nage dans l’océan, il va excréter de l’ADN dans l’eau. Donc, si vous prélevez un échantillon d’eau et le filtrez, vous pouvez extraire l’ADN de tout ce qui a été dans cette masse d’eau et ainsi identifier les espèces qui s’y trouvaient », explique Carlisle. En appliquant la technique sur le contenu de l’estomac des requins, l’équipe a identifié plusieurs espèces de proies.

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Des espèces en eaux profondes de plus en plus menacées

Ce requin se nourrit principalement d’espèces plus petites, vivant en profondeur, telles que des crustacés, des calmars et de petits poissons — notamment des genres Ariomma, Cololabis et Thunnini. Certaines de ces proies peuvent être suffisamment petites pour que les requins les avalent en entier. Les chercheurs rapportent par ailleurs avoir trouvé des preuves d’un potentiel changement saisonnier de leur régime alimentaire.

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Cette étude a été également été l’occasion de faire la lumière sur le mode de vie de cet animal. Parce qu’il n’était observé que pendant la nuit, près des eaux de surface, le squalelet féroce était considéré comme un animal à migration verticale — qui retourne en eaux profondes aux premières lueurs de l’aube. Mais les chercheurs estiment à présent que ce comportement ne pourrait concerner que les spécimens adultes ; les requins juvéniles pourraient quant à eux demeurer dans les profondeurs de l’océan. « Nous pensons qu’ils peuvent rester profondément enfouis. Il semble qu’ils ne commencent pas à remonter à la surface avant d’avoir atteint une certaine taille », précise Carlisle.

Cette hypothèse reste toutefois à confirmer, car personne n’a encore observé un bébé squalelet féroce. L’équipe souligne par ailleurs que l’échantillon de requins étudié était relativement restreint et provenait d’une zone géographique limitée, il n’est donc pas clair si la tendance alimentaire mise en évidence ici est la même dans toute l’aire de répartition de l’espèce.

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Si les chercheurs déploient tant d’efforts pour mieux connaître cette espèce, c’est parce qu’à l’instar des autres animaux qui vivent dans les eaux profondes, elle est de plus en plus menacée par la pêche et autres industries extractives. Ces animaux n’ont généralement pas la capacité de se reproduire rapidement ; par conséquent, l’espèce ne pourrait pas s’en remettre si plusieurs individus disparaissaient. John O’Sullivan, co-auteur de l’étude et directeur des collections de l’Aquarium de la baie de Monterey, espère que des travaux de recherches comme celui-ci aideront à sensibiliser le grand public quant à l’importance de ces créatures méconnues.

Source : Scientific Reports, A. Carlisle et al.

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