Pourquoi ne devrions-nous pas avoir peur des requins ?

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Cette semaine, l’océan a été mis sur le devant de la scène en raison de la journée mondiale des océans, instituée par les Nations-Unies. L’océan fascine tout autant qu’il nourrit peurs, fantasmes, mythes et légendes. En particulier, le cinéma et les médias présentent souvent le requin comme un prédateur sanguinaire, alimentant l’imaginaire de l’Homme face à cet animal incompris et méconnu. Comme la plupart des phobies, elle est très souvent irraisonnée. Le requin est loin d’être l’animal qui tue le plus, seulement 10 personnes chaque année, contre 2 millions pour le moustique ! Sa réputation de monstre n’est donc pas justifiée. Quel rôle joue-t-il dans l’océan ? Faut-il vraiment se méfier des requins ? Massacré par l’Homme, cet animal risque de disparaître. Apprendre à le connaitre et à partager l’océan avec lui est crucial.

Le requin est l’un des tout premiers vertébrés à mâchoire de l’histoire de la Terre. Il n’a pratiquement pas changé depuis son apparition il y a 400 millions d’années, et a façonné nos océans. Même lorsqu’ils sont d’une taille impressionnante, les requins ne sont pas de redoutables prédateurs, mais des « fossoyeurs de la mer », indispensables au cycle de vie dans les océans. Ils sont équipés de sens remarquablement développés, et capables d’impressionnantes pointes de vitesse.

Ils sont présents dans tous les océans, les eaux tropicales chaudes, les mers tempérées et les mers polaires, près de la surface, mais également à des centaines de mètres de profondeur, près des côtes ou en pleine mer. Cette vaste répartition est le résultat d’une longue évolution qui s’explique par la parfaite adaptation de chaque espèce à sa « niche écologique ».

Environ un tiers des 440 espèces de requins est en voie de disparition. Un bien mauvais présage pour les océans, car la disparition de ces prédateurs clés, se situant tout en haut de la chaîne alimentaire, aurait de lourdes conséquences pour les écosystèmes marins. Il est donc indispensable de rationaliser l’angoisse face à cet animal et de comprendre pourquoi nous ne devrions pas avoir peur de lui.

Une peur acquise (et non ancestrale)

Pour appréhender la squalophobie — la peur des requins —, il faut commencer par comprendre son origine. Fondamentalement, la présence d’un prédateur est le facteur majeur de peur. Ici, le requin en cristallise deux principales : celle d’être mordu et celle du noir. L’obscurité des profondeurs est anxiogène : l’imagination s’emballe lorsqu’il n’est pas possible de sonder et de « voir » ce qui s’y cache. Cette angoisse est héréditaire et remonte aux temps ancestraux, où les premiers humains étaient confrontés aux grands prédateurs et devaient s’en protéger. Cela est étroitement lié à la phagophobie, à savoir la peur d’être dévoré vivant. Or, avec l’évolution, l’humain a appris à se protéger des prédateurs terrestres. Mais le fait que le requin évolue dans un environnement auquel l’être humain n’est pas adapté accroît le sentiment de vulnérabilité.

Contrairement à la peur du noir, la squalophobie n’est pas une peur héréditaire. C’est une peur apprise, comme la peur des chiens. Elle peut être désamorcée et désapprise par une thérapie comportementale. Une autre peur, générée par la présence d’un requin, est celle de ne pas comprendre ce qui se passe, de ne pas savoir comment interpréter une situation et comment y réagir de façon adéquate. Cette peur, due à la situation en tant que telle, est aussi vive que la squalophobie.

Enfin, la peur des requins est étroitement liée à la géographie. La philosophie anthropocentrique (centrée sur l’Homme) du monde occidental a construit au fil des siècles une image de monstre sanguinaire mangeur d’hommes. À l’inverse, la philosophie symbiotique des populations insulaires en fait un membre de leurs cosmogonies et un acteur respecté, aimé ou craint (sans parler de phobie).

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Des attaques surfaites pour un animal victime de l’Homme

Il n’existe pas de requin dangereux, mais des situations dangereuses. Ces situations sont toujours créées par l’Homme de façon consciente ou inconsciente. La probabilité réelle de se faire mordre par un requin est plus que surfaite. Chaque année, des milliards de nageurs, surfeurs, plongeurs, etc. fréquentent les eaux du monde entier. Pourtant, selon Shark Attack File — base de données mondiale recensant les attaques de requins —, moins de 100 personnes sont blessées par des requins chaque année. En sachant que le requin est le prédateur de plus de 50 kg le plus répandu sur la planète, ce chiffre peut largement être jugé comme une insignifiance statistique. Sans compter que 20 à 30% des rencontres ne causent aucune blessure, comme lors d’un « bump » — lorsque le requin heurte un objet ou une proie potentielle avec son museau. Sur la trentaine de morsures annuelles graves, seules 5 à 7 sont mortelles.

De plus, seul un tiers de la centaine d’attaques recensées chaque année dans le monde est attribuable aux grands requins blancs. La plupart de ces attaques ne sont toutefois pas mortelles. Les recherches montrent que les grands requins blancs, qui sont naturellement curieux, font souvent une « morsure d’essai » puis relâchent leur cible humaine. Malgré cela, la peur de se faire mordre par un requin reste tellement vive que la majorité des gens n’envisage même pas de mieux connaître les squales pour apaiser leur crainte. Pour mettre cela en perspective, un moustique tue plus de personnes en une journée qu’un requin en cent ans.

animaux dangereux
Les animaux les plus dangereux, selon le nombre de personnes tuées chaque année. © Steven Surina/sharkeducation

Cependant, les humains sont responsables de dommages exponentiellement plus importants sur les requins chaque année. Chaque année, entre 75 et 100 millions de requins sont tués par le braconnage illégal et l’ablation d’ailerons — les nageoires sont tranchées, le corps est jeté par-dessus bord alors que l’animal est encore vivant — pour alimenter le marché mondial. En moyenne, plus de 11 000 requins sont tués chaque heure.

Le requin n’attaque pas l’Homme, il lui « parle »

La façon dont les requins perçoivent leur environnement influence directement leur comportement, l’appréhender permet de mieux comprendre l’interaction Homme-requin. Le président de Sharkschool — centre de recherche scientifique appliquée sur le comportement des requins et leurs interactions avec l’Homme — explique : « Les requins ont un langage et vous ‘parlent’. Plus vous en apprendrez sur eux, plus vous serez à l’aise en leur présence ».

Les requins s’approchent de l’Homme de différentes façons, selon trois paramètres : (1) la distance que le requin maintient par rapport à l’Homme ; (2) le niveau (en face, dessous, dessus) qu’il choisit d’adopter et (3) le type d’approche (frontal, par-derrière). Chaque combinaison de ces trois paramètres permet d’identifier l’état d’esprit et la motivation de l’animal, qui décide de s’avancer vers cet objet inconnu pour lui, l’Homme.

Par exemple, le comportement caractérisé par l’abaissement des nageoires pectorales, la cambrure du dos et un mouvement natatoire exagéré, ainsi qu’un schéma de nage similaire à un 8, est supposé représenter une attitude d’intimidation envers l’Homme. Un avertissement avant morsure. Il n’en est rien. L’abaissement des nageoires pectorales permet au requin de se mouvoir dans des espaces exigus (entre des plongeurs), lorsqu’il est ralenti et désire accélérer sa fuite. Un requin qui se sent acculé, qui sent que les limites de son cercle intérieur (seuil de tolérance) sont atteintes, adoptera de telles postures, comme réponse à une situation de stress ou d’inconfort physique.

Sans compter que le requin peut s’approcher d’une personne par le dessus, au même niveau ou par le dessous, lui transmettant ainsi un message clair. Lorsqu’un requin approche un Homme par le dessus, sa silhouette se détache de l’arrière-plan, il est plus exposé. Ceci traduit une certaine confiance chez le requin. Si l’approche se fait au même niveau que l’Homme, cela signifie que l’animal est décontracté et confiant, il s’expose complètement à la personne. Enfin, le requin qui s’approche de façon frontale peut le faire par curiosité ou pour jauger une personne en provoquant une réaction. Dans ce cas, il faut faire front, ne pas bouger et maintenir une position verticale.

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niveaux approche requin
Les 3 niveaux d’approche d’un requin par rapport à l’Homme. © Sharkschool

Les requins qui approchent et restent en dessous d’une personne sont, quant à eux, plutôt prudents. En se mettant devant un arrière-plan plus sombre, ils sont quelque peu camouflés et moins visibles (lorsque l’on regarde d’au-dessus).

Finalement, l’approche en angle mort est loin d’être une technique d’attaque ou « vicieuse », il s’agit d’un comportement induit seulement par la curiosité et permettant au requin de garder une certaine protection. Une fois qu’il s’est approché sans réaction de la part du plongeur, il fait demi-tour et se détourne de l’être humain.

type approche requin
Deux types d’approche d’un requin, frontalement (A) et en angle mort (B). © Sharkschool (modifié par Laurie Henry pour Trust My Science)

Le requin est doué en amitié !

Une étude publiée en 2020 brise le mythe du requin solitaire, puissant prédateur sanguinaire. Yannis Papastamatiou, océanographe à l’université internationale de Floride, a utilisé avec son équipe des émetteurs acoustiques pour enregistrer les interactions d’une quarantaine de requins gris de récif (Carcharhinus amblyrhynchos) dans la région de l’atoll Palmyra, à 1600 km au sud d’Hawaï. Elle a permis de découvrir que les requins revenaient au sein de la même communauté chaque année en établissant des préférences manifestes pour la compagnie de certains individus. Certaines « amitiés » ont perduré tout au long de l’étude. Les relations sociales ont peut-être duré encore plus longtemps, mais les données ont été limitées par la durée de vie de quatre ans des transmetteurs.

En 2016, une étude avait déjà révélé ce comportement atypique d’interactions amicales complexes au sein d’une communauté de requins-tigres de sable (Carcharias taurus). Ils ont découvert qu’ils avaient des milliers d’interactions avec leurs semblables. Certains binômes passaient jusqu’à quatre jours consécutifs ensemble. L’étude a également permis de révéler que certains requins étaient vraisemblablement des partenaires. Elle assure que certaines associations n’étaient pas formées par hasard.

Le requin nous ressemble beaucoup plus que nous l’aurions imaginé, mais les médias et les politiques laissent volontiers de côté cet aspect.

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Deux requins-taureaux se blottissent l’un contre l’autre au large des Bahamas. Cette espèce suit un système social complexe. © Tanya Houppermans

Le requin, clé de voûte de son écosystème

L’importance de ne plus avoir peur des requins est de permettre une meilleure connaissance et protection de ces animaux. Prédateurs au sommet de la chaine alimentaire dont ils dépendent, ils jouent un rôle clé dans le fonctionnement des écosystèmes marins, notamment au sein des récifs coralliens.

Les requins ont une importance primordiale puisqu’ils transportent et délivrent des quantités significatives de nutriments, favorisant la productivité primaire au sein des récifs. L’équipe de recherche de la précédente étude mentionnée avait, en 2018, déjà publié une découverte surprenante sur les requins gris de récifs aux abords de l’atoll Palmyra, avec la même technique de suivi (via des émetteurs acoustiques).

En analysant ces observations avec les habitudes alimentaires des requins, les chercheurs ont déterminé quelle quantité d’azote un requin était capable de transporter et de déposer aux abords de l’atoll. Ils estiment qu’une population d’approximativement 8300 individus pourrait déposer plus de 94,5 kg d’azote par jour, par leurs matières fécales. Ils sont alors considérés comme des vecteurs de nutriments importants pour les récifs.

Erich Ritter, fondateur de Sharkschool et spécialiste reconnu en requins, expliquait que l’extermination des requins est la plus grosse bombe à retardement écologique enclenchée par l’humanité. Leur disparition peut potentiellement conduire à un effondrement en cascade de l’écosystème marin. La conservation des populations de requins devrait faire partie intégrante des plans de préservation et de restauration des récifs coraliens.

Le requin, protecteur contre le changement climatique ?

Les recherches réalisées dans la baie Shark montrent que les requins maintiennent leur écosystème en tant que régulateurs. Si l’on parvient à maintenir leur environnement stable et résilient, les requins pourraient permettre de ralentir les effets du changement climatique et minimiser l’impact des catastrophes naturelles comme les vagues de chaleur ou les ouragans.

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Effectivement, la baie Shark, site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, abrite des herbiers marins fournis qui ralentissent le courant, nettoient l’eau et servent d’abris et de nourriture à de nombreuses espèces. Ils capturent également le dioxyde de carbone et stabilisent les sédiments du plancher océanique, qui recèle aussi ce gaz à effet de serre. Une fois piégé dans les sédiments, le CO2 peut y rester pendant des dizaines de milliers d’années. C’est là que le requin intervient.

Une découverte de 2012 a révélé que les requins éloignaient les herbivores comme les dugongs et les tortues de mer, des herbiers tempérés très fournis, vers les prairies d’herbes marines tropicales, puits de carbone moins efficaces que les premières. D’ailleurs, là où les populations de requins s’effondrent et que celles des tortues marines sont protégées, il a été démontré qu’elles ont dégradé rapidement les prairies marines. Elles pourraient alors gêner les tentatives d’atténuation des effets du dérèglement climatique.

En 2015, une autre étude a mis en évidence le rôle majeur des requins dans la stabilisation de sédiments piégeant le CO2. Effectivement, chassant plus loin les herbivores, à l’image des dugongs fouillant le sol, ils ont ainsi empêché que le CO2 soit relargué.

En 2011, une vague de chaleur océanique extrême a frappé la baie Shark et détruit environ 90% de ses prairies sous-marines tempérées. Les auteurs ont simulé la façon dont les prairies s’en sortiraient avec et sans requins. Ils ont découvert que les herbiers qui n’étaient pas protégés par des requins-tigres frôlaient inévitablement l’extinction.

Gestion du risque et de la peur des requins : une priorité écologique

Le sujet des risques avec les requins est une problématique majeure pour la sécurité humaine et la gestion des écosystèmes marins. La squalophobie limite énormément les mesures mises en place pour la protection des requins, engendrant parfois des réactions disproportionnées face à un événement de morsure. En effet, les autorités sont souvent démunies face à cette problématique. Par conséquent, elles se lancent dans un véritable massacre, dans le seul but de calmer la peur et la colère de la population.

C’est pourquoi il est essentiel de faire évoluer les croyances populaires. D’ailleurs, une étude de 2017, sur la façon dont sont gérés ces évènements, comment ils sont présentés au public, démontre que certains messages réduisent la peur face aux requins, notamment ceux s’appuyant sur l’absence d’intention des requins.

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Dans cette lancée, le Comité français de l’UICN a publié en mars une position officielle appelant à la mise en place de politiques de prévention du risque requin (systèmes de signalisation et moyens de surveillance proactifs et non létaux dans les zones touristiques et sportives, etc.) à la place des abattages inconsidérés des grands requins.

La Liste rouge des espèces menacées de l’UICN indique cependant que 37% des espèces de requins sont désormais menacées d’extinction. Le respect et la rationalité sont la pierre angulaire d’une coexistence repacifiée pour un « mieux-vivre ensemble » avec le vivant, comme l’a souligné le Comité français de l’UICN dans son Manifeste éthique.

La vie intime des requins serait mieux documentée si ce domaine d’étude n’était pas si récent. Cela est en partie dû au manque de financements et à la mauvaise réputation de ces animaux. Ces connaissances sont indispensables à l’éducation et à l’apaisement de l’angoisse collective provoquée par les squales, beaucoup plus proches de nous que prévu et indispensables à notre survie, tant ils soutiennent les écosystèmes marins.

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