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Selon une étude publiée en 2016, le requin du Groenland (Somniosus microcephalus), un prédateur de 5 mètres de long, pourrait vivre jusqu’à plus de 400 ans, battant ainsi un record de longévité sans précédent : cette découverte a fait de lui le vertébré connu pouvant vivre le plus longtemps.

La longévité de ces requins est « absolument étonnante », déclare Michael Oellermann, un physiologiste des eaux froides de Loligo Systems à Viborg, au Danemark, qui n’était pas impliqué dans l’étude. « Cela est particulièrement vrai car les océans sont des endroits très dangereux où les prédateurs, la pénurie alimentaire et les maladies, peuvent frapper à tout moment », ajoute-t-il.

Cela faisait un certain temps que les chercheurs pensaient que les requins du Groenland avaient une très longue espérance de vie. Par exemple, dans les années 1930, un biologiste du Groenland en a étiquetés plus de 400, pour finalement découvrir que les requins ne grandissaient que d’environ un centimètre par an : un signe certain démontrant qu’ils vivent très longtemps, étant donné leur taille. Pourtant, les scientifiques n’avaient pas été en mesure de déterminer combien d’années pouvaient vivre ces requins.

groenland requin

Les requins du Groenland grandissent d’un centimètre par an, mais vivent pendant des siècles. Il s’agit de l’un des plus gros requins carnivores de la planète, avec le requin blanc. Sa longueur moyenne est de 2,5 à 4,5 mètres, mais il peut atteindre jusqu’à 7,3 mètres. Crédits : Waterframe/Alamy Stock Photo

Intrigué, le biologiste marin John Steffensen de l’Université de Copenhague au Danemark, avait recueilli un morceau de colonne vertébrale d’un requin du Groenland capturé dans l’Atlantique Nord, espérant qu’il aurait des anneaux de croissance qu’il pourrait compter afin de déterminer l’âge de l’animal. Cependant, il n’en avait trouvé aucun. De ce fait, il a consulté Jan Heinemeier, un expert en datation au radiocarbone à l’Université d’Aarhus, également au Danemark. À la place, Heinemeier avait suggéré d’utiliser les cristallins (soit une lentille convergente naturelle de l’œil) du requin. Son objectif n’était plus de compter les anneaux de croissance, mais plutôt de mesurer les différentes formes de carbone dans les cristallins, qui peuvent donner des indices sur l’âge d’un animal.

Déterminer l’âge des animaux, un processus compliqué

C’est là que vient la partie difficile : Steffensen et son étudiant diplômé Julius Nielsen ont passé plusieurs années à collecter des requins du Groenland morts, la plupart d’entre eux étant accidentellement pris au piège dans des filets de chalutage utilisés pour capturer d’autres types de poissons…

Après cela, ils ont utilisé une technique pour le moins inhabituelle : ils ont recherché de grandes quantités de carbone 14, un isotope lourd laissé par les essais de bombes nucléaires au milieu des années 1950. Du carbone supplémentaire provenant de « l’explosion de bombes » avait infiltré les écosystèmes océaniques au début des années 1960, ce qui signifie que les parties du corps inertes formées pendant cette période (en particulier les cristallins), contiennent également davantage d’éléments lourds.

C’est en utilisant cette technique que les chercheurs ont conclu que deux de leurs requins (tous deux mesurant moins de 2,2 mètres de long), étaient nés après les années 1960. Un autre petit requin est né vers 1963. L’équipe a utilisé ces requins datés comme points de départ pour établir une courbe de croissance, qui pourrait permettre d’estimer l’âge des autres spécimens en fonction de leur taille.

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Un requin du Groenland qui vient d’être relâché par un bateau de recherche scientifique. Crédits : Julius Nielsen

Pour ce faire, les chercheurs ont commencé par le fait que les requins du Groenland nouveau-nés mesurent 42 centimètres de long. Ils se sont également appuyés sur une technique que les chercheurs utilisent depuis longtemps pour calculer l’âge des sédiments (par exemple lors d’une fouille archéologique), en fonction de leurs dates de radiocarbone et de la distance sous la surface à laquelle ils se trouvent. Dans ce cas, les chercheurs ont corrélé les dates du radiocarbone avec la longueur du requin pour calculer son âge.

« Le plus âgé avait selon nous 392 ans (avec une marge d’erreur de 120 ans) », ont rapporté les chercheurs. Cela fait des requins du Groenland les vertébrés ayant la plus longue durée de vie jamais enregistrée. La deuxième est la baleine boréale, âgée de 211 ans. Et compte tenu de la taille de la plupart des femelles, soit près de 4 mètres, « elles ont au moins 150 ans avant d’avoir des petits », estime le groupe.

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Oellermann est impressionné non seulement par l’âge des requins, mais aussi par la façon dont Nielsen et ses collègues ont déterminé leur âge : « Qui aurait pensé que les bombes nucléaires [un jour] pourraient aider à déterminer la durée de vie des requins marins ? », se questionne-t-il. Oellermann et d’autres chercheurs pensent que l’eau froide aide à prolonger la vie des animaux, en ralentissant leur croissance et leur activité biochimique. « La baisse du taux métabolique joue un grand rôle dans ce phénomène », reconnaît Shawn Xu, un généticien à l’Université du Michigan, Ann Arbor.

Le froid, un allié de taille quant à l’espérance de vie

Mais ce n’est pas tout : il y a trois ans, ses travaux sur les nématodes ont permis de démontrer que le froid pouvait également activer des gènes anti-âge qui aident les animaux dans la biosynthèse des protéines et ainsi à se débarrasser des molécules endommageant l’ADN, voire même à combattre plus efficacement les infections, prolongeant la durée de vie de l’animal. De plus, les molécules activées par le froid « sont évolutivement conservées » à travers le règne animal, et donc « ces voies existent très probablement chez ces requins aussi », avait-t-il prédit.

Paul Butler n’est pas surpris que les eaux glaciales abritent de telles créatures pouvant vivre si longtemps. En 2013, un sclérochronologue (un scientifique qui étudie la croissance des tissus durs chez les invertébrés) de l’Université de Bangor au Royaume-Uni et ses collègues ont décrit un quahog océanique (Arctica islandica) vieux de 500 ans (une sorte de palourde asiatique, trouvée dans l’Atlantique Nord).

Pourtant, même si deux espèces multicentenaires ont été découvertes dans l’Atlantique Nord en quelques années seulement, Butler est sceptique quant au fait que nous en découvrions de nombreuses autres : « Ce n’est pas que nous n’aurons plus de surprises, mais je considère ces deux découvertes comme des exceptions », explique-t-il. Seul l’avenir nous permettra de le savoir.

Source : Science

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