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Alors que plusieurs médicaments et vaccins sont actuellement à l’étude pour traiter le COVID-19, un projet particulier est soumis à controverse. Aucun essai clinique n’est planifié pour le moment, mais les soutiens envers cette initiative augmentent. Pourquoi est-elle si problématique ? Parce qu’il est question de tester les vaccins candidats en exposant volontairement une centaine d’individus sains au virus. La procédure, dénommée « human challenge » (défi humain), est proposée par une équipe de scientifiques américains.

À ce jour, la pandémie a causé plus de 200’000 morts dans le monde. Les pays commencent à envisager doucement le déconfinement, avec toutes les mesures de prévention qui s’imposent. Mais sans médicament ni vaccin, la menace sera omniprésente. Urgence oblige, certains groupes de chercheurs commencent ainsi à prendre des libertés vis-à-vis des procédures de validation. C’est ainsi que le professeur Raoult a provoqué la polémique en vantant les mérites d’un traitement (le duo hydroxychloroquine et azithromycine), alors même qu’il n’avait pas encore été testé à grande échelle.

Le but de ce human challenge ? Accélérer la procédure standard de validation des vaccins candidats. « En remplaçant les tests de phase 3 conventionnels des vaccins, ces essais peuvent soustraire de nombreux mois au processus d’homologation, rendant les vaccins efficaces disponibles plus rapidement », expliquent les chercheurs dans leur publication parue dans The Journal of Infectious Diseases.

Un protocole intéressant qui suscite des interrogations

L’idée n’est pas nouvelle. De tels « human challenges » basés sur des tests de provocation ont déjà été pratiqués par le passé dans le cadre de recherches autour de vaccins contre la grippe, la malaria, le choléra, la dengue, etc. Pourtant, inoculer délibérément le virus à des personnes saines, même jeunes, n’est pas sans risque ! Les chercheurs à l’origine de cette proposition en sont parfaitement conscients, mais ils considèrent que le jeu en vaut la chandelle : « De toute évidence, défier les volontaires avec ce virus vivant risque d’induire une maladie grave et peut-être même la mort », reconnaît Nir Eyal, directeur du Center for Population-level Bioethics de l’Université Rutgers (New Jersey) et auteur principal de l’étude. « Cependant, nous soutenons que de telles études, en accélérant l’évaluation des vaccins, pourraient réduire le fardeau mondial de la mortalité et de la morbidité liées aux coronavirus ».

Bien entendu, il est prévu que ne soient recrutés que des patients en bonne santé, dans les groupes d’âge où le risque de maladie grave et de décès suite à une infection par le SARS-CoV-2 est faible. Eyal souligne par ailleurs que les participants volontaires pourraient même être « mieux lotis » que d’autres face au virus, car ils bénéficieraient d’un suivi attentif : s’ils développent des complications suite à l’infection, ils pourront ainsi bénéficier des meilleurs soins. Enfin, il précise qu’en plus de leur utilisation pour évaluer l’efficacité des vaccins, de telles études via provocation peuvent également aider à évaluer les médicaments qui pourraient être administrés en prophylaxie pré- ou post-exposition au virus.

Si la proposition peut paraître séduisante sur le papier, elle soulève évidemment un problème d’éthique, mais aussi de logistique. Charlie Weller, responsable du programme de vaccination de la fondation Wellcome Trust, à Londres, souligne que les chercheurs devront d’abord définir précisément comment exposer les volontaires au virus de la manière la plus sûre possible. De plus, elle estime que le gain de temps, avancé comme principal argument, n’est pas si évident. « Je pense qu’il y a du potentiel, mais nous avons encore des problèmes à résoudre pour déterminer si cela peut aider dans les délais que nous avons », déclare-t-elle.

Anne-Marie Moulin, médecin et philosophe, directrice de recherche émérite au CNRS et membre du comité d’orientation de la concertation citoyenne sur la vaccination, émet quant à elle des doutes sur le consentement éclairé des participants. Si Nir Eyal assure que chaque participant doit être parfaitement au courant des risques et les accepter, il reste « très vague sur certains aspects de la sélection des candidats », note la médecin. « On sait qu’ils doivent être en bonne santé, mais il n’est dit nulle part comment cet état de santé va être évalué », regrette-t-elle.

Une homologation qui peut prendre plusieurs années

Comment se déroule habituellement l’étude d’un vaccin ? Pour commencer, il est nécessaire de passer par une phase de test, appelée phase de développement préclinique. Cette phase a lieu au laboratoire, puis chez l’animal. Lorsque cette phase préclinique s’est déroulée avec succès, des essais cliniques peuvent être réalisés sur l’Homme ; ces essais se déroulent en quatre phases, permettant de déterminer la tolérance et l’efficacité du vaccin :

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  • la phase 1 consiste à administrer le vaccin à un groupe de 10 à 100 individus (des adultes en bonne santé). Elle permet d’étudier la tolérance et la production des anticorps selon les doses.
  • la phase 2 s’effectue sur un groupe plus large (50 à 500 individus) ; on administre le vaccin selon les doses retenues pour tester l’efficacité de la réponse immunitaire.
  • la phase 3 est une étude de l’efficacité et de la tolérance à grande échelle, sur plusieurs milliers de personnes. C’est la phase la plus longue (plusieurs années) et la plus coûteuse ; on y vérifie notamment l’homogénéité de la fabrication de plusieurs lots cliniques et on vérifie l’absence d’interférences si le vaccin est administré concomitamment à un vaccin courant, déjà homologué.
  • enfin, la phase 4 s’effectue après la mise sur le marché du vaccin. Elle permet de vérifier l’innocuité et l’efficacité à grande échelle, et qu’il n’y a pas d’effets indésirables à long terme.

La procédure totale prend beaucoup de temps, car lors de la phase 3, des milliers de personnes reçoivent soit un vaccin, soit un placebo, et les chercheurs doivent suivre scrupuleusement qui est infecté au fil du temps, rechercher les différences entre les deux groupes. Or, certains des participants ont tendance à s’isoler (pour ne pas contaminer leur entourage) et la remontée des résultats est d’autant plus lente. Une étude basée sur une infection volontaire pourrait donc être en théorie plus rapide : le groupe d’individus est plus restreint (100 personnes), et il suffirait de vérifier que ceux qui reçoivent une dose de vaccin candidat échappent bien à l’infection.

1DaySooner : déjà plus de 2300 volontaires

La proposition a fait peu à peu son chemin parmi la population et une initiative locale a ainsi vu le jour : la plateforme 1DaySooner propose à tout un chacun de s’inscrire en tant que volontaire pour tester les vaccins candidats. À ce jour, plus de 2300 volontaires de 52 pays se portent candidats. Le site rappelle à ses visiteurs l’intérêt de ce type d’essais sur l’Homme ; une infographie explique notamment les différences entre la procédure classique de validation et la procédure incluant un human challenge. On y trouve également le détail des risques auxquels s’exposent les volontaires.

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Un « human challenge » pourrait raccourcir la procédure de validation d’un vaccin de plusieurs mois. Crédits : N. Eyal et al.

Sur le même sujet : Coronavirus : des chercheurs suisses annoncent qu’un vaccin pourrait être disponible d’ici octobre

L’initiative 1DaySooner a été mise en place par une dizaine de scientifiques américains, qui ne sont pas affiliés à d’éventuels laboratoires ou sociétés développant ou finançant des vaccins. Ils sont simplement convaincus que ce type d’essais peut réellement faire avancer les choses, et souhaitent montrer que certaines personnes sont prêtes à faire le pas, afin d’attirer l’attention des pouvoirs publics. « Nous voulons recruter autant de personnes que possible qui souhaitent le faire et les préqualifier comme susceptibles de pouvoir participer à des tests de provocation s’ils se produisent », explique Josh Morrison, co-fondateur de 1DaySooner, qui est également le directeur exécutif de Waitlist Zero (un groupe de promotion du don d’organes).

Selon Morrison, la plupart des personnes inscrites sont jeunes, vivent en zone urbaine et sont motivées par le fait de participer à la lutte contre la pandémie. L’approche gagne peu à peu un certain soutien politique. Cette semaine, 35 membres du Congrès américain ont appelé le Secrétaire à la santé et aux services sociaux à envisager des essais de provocation humaine des vaccins contre les coronavirus.

Source : Nature

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