De faux noms d’experts pour soutenir un appel à l’immunité collective

faux experts appel immunité collective
| Pixabay

Récemment, un groupe international de scientifiques a appelé les gouvernements à changer leur stratégie de lutte contre la pandémie. Leur proposition, signée par de nombreux chercheurs, consiste à laisser le virus se propager parmi la population jugée à faible risque — en d’autres termes, les jeunes en bonne santé — de manière à parvenir à une immunité collective. Problème : il apparaît aujourd’hui que cette lettre ouverte comporte un grand nombre de faux noms parmi les signatures.

Le document en question, désigné par « déclaration de Great Barrington » du nom de la ville du Massachusetts où il a été rédigé, aurait été signé par plus de 15’000 scientifiques et médecins du monde entier. En analysant ces signatures plus attentivement, Sky News a repéré de nombreux faux noms et plusieurs praticiens de médecine alternative. Ladite proposition perd soudainement toute crédibilité…

« Dr Johnny Bananas » et « Dr Person Fakename »

Les auteurs de la déclaration — Sunetra Gupta de l’université d’Oxford, Jay Bhattacharya de l’université de Stanford et Martin Kulldorff de l’université de Harvard, tous trois médecins épidémiologistes — suggéraient de permettre aux jeunes de retrouver une vie normale, quitte à risquer de se transmettre le virus les uns les autres. L’objectif étant d’atteindre une immunité collective qui permettrait d’enrayer la pandémie.

Selon eux, les mesures de confinement et autres restrictions liées à la gestion de la crise sanitaire ont « des effets désastreux sur la santé publique à court, moyen et long terme » ; ils évoquent notamment la baisse du taux de vaccination chez les enfants, une baisse des examens de prévention de certains cancers ou encore une détérioration globale de la santé mentale de la population. Par conséquent, ils estiment que les plus vulnérables, comme les personnes âgées ou souffrant d’une maladie chronique, doivent continuer à se protéger, tandis que les autres devraient être immédiatement autorisés à reprendre une vie normale.

À LIRE AUSSI :
Une économie circulaire pour sauver l'économie mondiale après la COVID-19 ?

À ce jour, on peut lire sur le site officiel de cette déclaration qu’elle a recueilli plus de 239’000 signatures. Mais parmi les soi-disant experts du milieu médical se trouvent des « Dr Bananas », « Dr Who » et autres « Dr Fakename ». Et pour cause : il est très facile de signer ce document, même sans la moindre qualification. Un simple formulaire demande de renseigner un nom, une ville d’origine, un e-mail, ainsi qu’un statut professionnel parmi « grand public », « scientifique en médecine ou santé publique » ou « praticien médical » ; et pour ces deux derniers cas, seule la fonction occupée reste à préciser.

Mais aucune vérification n’est effectuée quant à la véracité des informations saisies, pas même une vérification de l’e-mail professionnel. « Nous n’avons pas les ressources pour auditer chaque signature, d’autant plus que la déclaration de Great Barrington a suscité un intérêt incroyable. Il est regrettable que certaines personnes aient abusé de notre confiance en ajoutant de faux noms, mais je suppose que c’est inévitable », se défend le professeur Bhattacharya. Parmi les professionnels de santé de la liste, Sky News a souligné la présence d’un certain Dr Harold Shipman, médecin généraliste au Royaume-Uni. Rien qu’une blague de mauvais goût : Harold Shipman était un médecin généraliste, tueur en série, qui a assassiné plus de 200 personnes avant d’être arrêté et condamné en 1998.

Cette lettre ouverte a pourtant été présentée comme un document approuvé et signé par plusieurs scientifiques — et elle a été relayée comme telle par les médias britanniques — ce qui n’est évidemment pas le cas : le nombre de signataires est faussé et ne peut être considéré comme révélateur de l’opinion des vrais experts. Un nouvel exemple de l’importance de toujours contrôler et croiser ses sources d’informations.

Une approche dangereuse et discriminante

Outre les faux noms, plus ou moins humoristiques, près d’une vingtaine d’homéopathes se trouvent parmi les signataires de la déclaration, identifiés comme médecins, alors que l’homéopathie n’a à ce jour aucun fondement scientifique ou de preuves cliniques pour étayer son utilisation. De même, plus d’une centaine de thérapeutes, y compris des masseurs, des hypnothérapeutes, des psychothérapeutes, ainsi qu’un chanteur de khöömii mongol se décrivant comme un « praticien du son thérapeutique », ont apposé leur signature sur le document.

À LIRE AUSSI :
Le coronavirus survit sur la peau cinq fois plus longtemps que celui de la grippe

Soulignons que les initiateurs du projet ont vraisemblablement pris des mesures correctives suite aux révélations de Sky News : la liste des signataires n’est plus consultable. « Signatures will be made public after approval », peut-on lire sur la page officielle.

Le principe de l’immunité collective trouve quelques partisans parmi la communauté scientifique. Cependant, la grande majorité des scientifiques rejettent cette approche, qu’ils jugent même très dangereuse. Le Dr Michael Head, chercheur principal en santé mondiale à l’Université de Southampton, a par exemple déclaré que cette proposition était « une très mauvaise idée » et doutait que les personnes vulnérables puissent éviter le virus s’il était autorisé à se généraliser.

À LIRE AUSSI :
Les personnes dotées d'une faible littératie numérique seraient plus vulnérables aux fake news concernant la COVID-19

Une libre circulation du virus est un danger d’autant plus grand que les dernières recherches suggèrent que les anticorps développés par le système immunitaire pourraient disparaître rapidement ; quelques cas de réinfection ont d’ores et déjà été observés. En outre, la proposition met complètement de côté les effets à long terme de la COVID-19 : des symptômes apparaissent encore plusieurs mois après l’infection chez les plus jeunes, y compris suite aux infections bénignes. Enfin, le scénario proposé par les trois épidémiologistes est jugé véritablement stigmatisant pour les personnes fragiles ou âgées.

Si l’impact économique et sociétal (pertes d’emploi, décrochage scolaire) est indéniable, les mesures de confinement ont cependant permis d’éviter de nombreux décès. C’est pourquoi ces mesures sont encore d’actualité dans certains pays (Israël, Espagne), à l’échelle de certaines villes ou certains quartiers jugés à haut risque de contamination. Et beaucoup évoquent aujourd’hui un nouveau confinement national si le taux d’infection devait repartir à la hausse.

Source : Sky News

Plus d'articles
coronavirus proteine pointe
La découverte d’une vulnérabilité dans la protéine de pointe du SARS-CoV-2 pourrait permettre de traiter efficacement la COVID-19