« Ce qui compte, c’est de rester jeune dans sa tête », voilà une phrase que l’on entend couramment passé la cinquantaine. Et si cette phrase était bien plus qu’un échange poli ? Et si l’âge dépendait aussi de l’état d’esprit ? Un nombre croissant de recherches sur le vieillissement suggèrent en effet que l’âge subjectif — celui que nous ressentons — a un réel impact sur notre santé et notre longévité. Une nouvelle étude révèle les moyens de se sentir plus jeune, pour vivre plus longtemps. En d’autres termes, quels comportements adopter pour augmenter notre longévité ? (2e partie de l’article)
De nombreux scientifiques se sont intéressés aux paramètres susceptibles d’influencer notre âge subjectif et aux moyens de les contrôler. Les recherches en la matière ont révélé que bon nombre de facteurs contribuant à déterminer l’âge que nous ressentons sont des choses sur lesquelles nous pouvons effectivement agir au quotidien. Quelques bonnes habitudes permettraient ainsi de gagner quelques années de vie…
Il est évident que le nombre d’années de vie d’une personne — l’âge chronologique — n’est pas le moyen le plus précis, ni le plus pertinent, d’évaluer sa longévité. Chaque corps est contrôlé par sa propre horloge de vieillissement biologique ; cette dernière s’appuie sur divers marqueurs corporels, qui caractérisent l’état plus ou moins avancé du processus physique de vieillissement, et qui permettent de déterminer l’âge biologique de l’individu. Mais cette composante physique n’est pas la seule à entrer en compte : de nombreux changements psychologiques, prévisibles, surviennent aussi au fil des années et influent largement sur l’âge subjectif.
Un lien avéré entre l’âge subjectif et la santé
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Laura Carstensen, gérontologue à l’Université de Stanford, en Californie, s’est intéressée à la façon dont change la psychologie des individus à mesure qu’ils prennent de l’âge. Les recherches qu’elle a menées à la fin des années 1990 ont révélé que la perception du temps joue un rôle fondamental dans la sélection et la poursuite des objectifs sociaux. De ce fait, les plus jeunes tendent à prioriser les connaissances du monde physique et social, à explorer, à établir de nouvelles connexions. À l’inverse, les personnes âgées se concentrent sur des objectifs émotionnels, sur la recherche de sens et le partage de leur sagesse. C’est pourquoi les plus jeunes apparaissent généralement plus enthousiastes et sociables que leurs aînés, tout en étant bien plus superficiels, impulsifs et émotionnellement fragiles.
Malgré ce profil psychologique général qui caractérise chaque génération, l’âge subjectif varie considérablement entre les individus de même âge chronologique. Certains seniors s’estiment bien plus jeunes que leur âge véritable, tandis que certains jeunes, au contraire, se comportent comme des personnes plus âgées. Et plusieurs études ont démontré que cette perception influe énormément sur l’état de santé global.
Une étude publiée en 2020 dans la revue Aging a prouvé qu’un âge subjectif plus bas est associé à une meilleure santé mentale et physique, à de meilleures fonctions cognitives et à un bien-être plus important. Une autre étude parue en 2014 avait établi qu’un âge subjectif plus élevé entraîne à l’inverse des niveaux d’inflammation plus élevés. Enfin, des recherches sur l’impact de l’âge subjectif sur la mortalité, concernant plus de 17 000 personnes suivies pendant 20 ans, ont fourni des preuves solides d’une association entre un âge subjectif plus avancé et un risque plus élevé de mortalité à l’âge adulte.
Une composante psychologique à ne pas négliger
L’âge subjectif n’est donc pas un simple ressenti personnel. Il constitue un prédicteur relativement précis de la santé. « Les gens qui se sentent plus jeunes vivent plus longtemps. Ceux qui se sentent plus âgés ont une durée de vie plus courte », résume Antonio Terracciano, du Département de gériatrie de l’Université d’État de Floride. Peut-on dès lors déterminer facilement la longévité des individus ? En réalité non, car « l’âge subjectif peut varier considérablement selon l’humeur et les circonstances, de sorte que les réponses des personnes sondées peuvent ne pas refléter l’âge qu’elles ressentent la plupart du temps », explique Maria Mitina, biologiste chez Deep Longevity — une société basée à Hong Kong, qui utilise l’intelligence artificielle pour suivre le vieillissement humain.
L’âge subjectif varie ainsi comme une autre mesure importante de la qualité de vie : le bonheur. Les niveaux de bonheur autodéclarés d’une personne varient considérablement d’un jour à l’autre, voire d’une heure à l’autre. Toutefois, les valeurs tendent à fluctuer autour d’une base de référence caractéristique ; ainsi, une personne plutôt joyeuse peut connaître des jours plus maussades, mais reviendra toujours à son état de référence. Il en est de même avec l’âge subjectif. Mais ces fluctuations à court terme empêchent de considérer l’âge subjectif comme donnée pertinente pour évaluer la santé.
Face à ce constat, Alex Zhavoronkov, fondateur de Deep Longevity et chercheur au Buck Institute for Research on Aging, en Californie, s’est demandé si l’intelligence artificielle pouvait aider à contourner le problème. L’IA est en effet capable de discerner des modèles dans de grands ensembles de données ; elle a d’ores et déjà permis d’identifier de nouveaux marqueurs biologiques du vieillissement. Mais jusqu’à présent, la composante psychologique du vieillissement a été négligée.
Zhavoronkov, Mitina et leurs collègues ont donc entrepris de développer une « horloge du vieillissement psychologique », grâce à l’IA. Pour cela, ils ont utilisé des données issues du projet MIDUS (Midlife in the United States), un programme de recherche de 20 ans dirigé par l’Institut national américain sur le vieillissement, visant à comprendre comment les facteurs comportementaux, psychologiques et sociaux influencent la santé et le bien-être avec l’âge. Ce programme a impliqué des milliers d’Américains, âgés de 25 à 75 ans, qui ont répondu à des enquêtes concernant leur santé physique et mentale, leur bien-être, leur vie sociale et sexuelle, leurs croyances, etc. Restait à former l’IA pour qu’elle soit capable de prédire avec précision l’âge chronologique et subjectif de chaque individu à partir de leurs réponses.
Les facteurs qui influencent notre âge subjectif
Plus de 10 000 questionnaires ont été scrupuleusement analysés. L’équipe de Deep Longevity a finalement développé deux horloges de vieillissement psychologique. La première, nommée PsychoAge, convertit les réponses d’un individu en une estimation précise de son âge chronologique — ce qui constitue une preuve supplémentaire que la psychologie des gens suit vraiment un modèle prévisible à mesure qu’ils vieillissent. La seconde, baptisée SubjAge, donne une estimation de la façon dont les personnes âgées se perçoivent, sur la base de leurs réponses à des questions « détournées ».
Ces deux modèles prédictifs ont ensuite été testés sur les données de 2500 autres participants au projet MIDUS : tous deux affichaient en moyenne une précision à 7 ans, soit une précision suffisamment élevée pour être médicalement utile. Pour comparaison, les meilleures horloges de vieillissement biologique affichent aujourd’hui une précision de moins de deux ans. S’il peut encore être amélioré, le modèle SubjAge est suffisamment bon pour permettre d’identifier les facteurs comportementaux et de style de vie qui sont à la fois prédictifs de l’âge subjectif et surtout, modifiables.

Les modèles PsychoAge et SubjAge utilisent les mêmes variables pour prédire l’âge chronologique et subjectif, mais ne leur assignent pas la même importance. (A) Top 25 des caractéristiques importantes pour prédire l’âge chronologique. (B) Top 25 des caractéristiques importantes pour prédire l’âge subjectif. Les paramètres marqués d’une flèche sont absents du top 25 de l’autre modèle. © A. Zhavoronkov et al., Aging, déc. 2020.
Sans surprise, la santé physique est, de loin, le facteur qui influence le plus l’âge subjectif d’un individu. La prise de médicaments (traitement contre l’hypertension ou le cholestérol par exemple) ou certaines limitations physiques ont évidemment un impact sur l’image qu’un individu a de lui-même. Le deuxième facteur le plus influent est la vie sexuelle : une personne satisfaite de la vie sexuelle qu’elle imagine avoir dans 10 ans apparaît psychologiquement plus jeune.
L’étude a par ailleurs montré qu’une personne de 60 ans qui considère qu’elle en a 65 présente deux fois plus de risque de décéder d’une cause quelconque à un âge donné, qu’une personne du même âge qui estime qu’elle a effectivement 60 ans. L’effet de ces quelques années de plus « dans la tête » est impressionnant. « Je pense que c’est le résultat le plus puissant de notre expérience : un âge subjectif plus élevé double le risque de mortalité ! », souligne Mitina.
Quels comportements adopter pour vivre plus longtemps ?
À partir de ces résultats, les chercheurs peuvent évidemment déduire les comportements les plus indiqués pour permettre aux individus de se sentir plus jeunes et par conséquent, de vivre plus longtemps. La santé physique ayant une influence majeure sur l’âge subjectif, il est tout d’abord conseillé de l’améliorer en pratiquant régulièrement de l’exercice physique et en adoptant un régime alimentaire plus sain (moins de sucres, moins de graisses, plus de fruits et légumes, etc.).
Alors que la vie sociale tend à diminuer avec l’âge, les chercheurs conseillent ensuite de s’ouvrir davantage aux autres, « à de nouvelles personnes, à de nouvelles connaissances ou à de nouvelles expériences », précise Mitina. Les relations sociales, l’engagement communautaire, associés à un état d’esprit optimiste peuvent véritablement changer la donne. L’étude a en effet montré que les personnes qui se sentaient positives à propos du vieillissement et qui se considéraient comme extraverties avaient un âge subjectif inférieur.
Cette conclusion coïncide parfaitement avec une recherche antérieure menée sur des centenaires, qui a montré qu’ils étaient de nature optimiste et affichaient un comportement plutôt grégaire. De même, pour Kaare Christensen, qui dirige le Centre de recherche danois sur le vieillissement à l’Université du Danemark du Sud, une attitude positive est beaucoup plus fortement corrélée à une longue durée de vie que n’importe quel biomarqueur ! Il ressort également de l’étude qu’avoir une vie sexuelle satisfaisante permet d’être psychologiquement plus jeune. Mitina conseille donc de s’investir dans des relations plus étroites pour améliorer son bien-être…

Évolution de l’âge subjectif d’individus interrogés pendant la pandémie de COVID-19 (étude menée sur 3738 participants aux États-Unis). © A. Terracciano et al., The Gerontologist, fév. 2021.
Pas forcément évident d’être optimiste et de multiplier les relations sociales étant donné le contexte pandémique actuel… Et pourtant, une étude menée par Antonio Terracciano, publiée le mois dernier dans The Gerontologist, a prouvé le contraire : la plupart des 3738 adultes américains qu’il a interrogés ont déclaré se sentir plus jeunes en mars et avril 2020 qu’ils ne l’étaient en janvier et février, soit avant que le virus ne se propage aux États-Unis. Une explication possible est que le fait de se sentir plus jeunes permettait aux gens de se sentir moins vulnérables face à une maladie considérée principalement comme une menace pour les personnes âgées.
Pour finir, si vous êtes curieux, sachez que Mitina et ses collègues ont élaboré un questionnaire, disponible en ligne, permettant d’obtenir une estimation approximative de votre âge subjectif, en une quinzaine de questions. Si vous n’êtes pas satisfait(e) du résultat, n’oubliez pas la recette pour être plus jeune dans votre tête : plus d’amis, plus de sexe, plus de nouvelles expériences et plus d’optimisme !
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