Il y a actuellement dans le monde quelque 500 personnes décédées, dont le corps a été cryogénisé. Toutes ont fait ce choix dans l’espoir d’être un jour réanimées grâce aux progrès de la science. La pratique est non reconnue par le corps médical et demeure interdite dans plusieurs pays, dont la France. Elle est en revanche tolérée aux États-Unis et en Russie, où quelques sociétés spécialisées proposent de cryogéniser les défunts ; près d’un millier de personnes seraient d’ores et déjà sur liste d’attente. À ce jour, aucun corps n’a été ramené à la vie. La question est : serons-nous un jour capables de leur offrir cette seconde chance ?
La cryogénisation (ou cryonie) est un procédé de conservation à très basse température de personnes décédées, dans le but de potentiellement les ramener à la vie si les technologies futures offrent cette opportunité. Par extension, cette technique pourrait permettre de conserver le corps de personnes atteintes de maladies incurables, dans l’attente qu’un traitement efficace voie le jour ; mais il est pour le moment interdit de cryogéniser un être vivant.
La cryonie a été évoquée pour la première fois en 1962 par un professeur de physique américain, Robert Ettinger, dans un essai intitulé La Perspective de l’immortalité. Il était persuadé que la mort était un processus réversible. En 1976, il fonde le Cryonics Institute, où son corps — de même que celui de sa mère et celui de ses première et deuxième épouses — repose sous forme cryogénisée depuis son décès en juillet 2011, dans un réservoir d’azote liquide (à -196 °C). La cryonie est aujourd’hui l’une des composantes du transhumanisme — qui soutient que la science et la technologie peuvent éradiquer le vieillissement et la mort.
Une définition de la mort qui évolue avec les progrès scientifiques
Il fut un temps où une personne était considérée comme morte dès lors que son cœur s’arrêtait ; mais en ce temps-là, les défibrillateurs cardiaques et les injections d’adrénaline n’existaient pas. « Les définitions de la mort changent au fil du temps, à mesure que la compréhension médicale et la technologie s’améliorent. […] Auparavant, la mort survenait lorsque le cœur d’une personne s’arrêtait, puis lorsque son cœur ne pouvait pas redémarrer, et la définition s’étend maintenant davantage », peut-on lire sur le site web d’Alcor Life Extension Foundation.
À partir de là, il est aisé d’imaginer que [pms-restrict subscription_plans= »23495,23512,23514″] dans un futur plus ou moins proche, la science trouvera des solutions aux problèmes de biologie humaine non résolus d’aujourd’hui. C’est sur ce postulat, ou plutôt sur ce « pari », que repose la cryonie. Les entreprises qui se partagent aujourd’hui ce (petit) secteur de marché — KrioRus à Moscou, Alcor et Cryonics Institute aux États-Unis — utilisent toutes la même méthode : le corps est récupéré le plus tôt possible après le décès, puis emballé dans de la glace et transporté dans les locaux de la société (les entreprises de cryonie ont des partenaires aptes à préparer les corps dans plusieurs pays). Les fonctions cardiaques sont maintenues artificiellement, afin de préserver l’irrigation du cerveau.

La salle de perfusion du Cryonics Institute, où les patients sont préparés pour la vitrification. © Douglas Golner/Cryonics Institute
Le sang est ensuite drainé et remplacé par un liquide cryoprotecteur, spécialement formulé pour préserver les organes. « Cette étape, appelée vitrification, empêche la cristallisation des cellules et permet de conserver les corps sans dommage », explique Valeria Oudalova, directrice de KrioRus. Enfin, le corps est refroidi par palier jusqu’à -196 °C — un processus qui demande une dizaine de jours au total. Le procédé est cependant « délicat » : il arrive que les corps les plus fragiles se fracturent au moment de l’immersion, reconnaît le PDG de KrioRus, Danilo Medvedev.
Plongés dans de grands réservoirs, les corps sont régulièrement surveillés au moyen de scanners et autres examens, pour vérifier leur état de conservation et prévenir tout risque de dégradation. Certaines personnes souhaitent que seule leur tête soit cryogénisée, dans l’espoir que leur mémoire, leurs connaissances et toutes leurs capacités cérébrales soient un jour téléchargées dans une sorte d’avatar artificiel ; c’est le cas d’Anders Sandberg, chercheur au Future of Humanity Institute, qui estime que ça vaut le coup même si les chances de réussite avoisinent selon lui les 5%.
Des neurones déjà trop endommagés ?
Est-ce que la médecine progressera au point de guérir des pathologies qui sont aujourd’hui incurables ? Peut-être. Mais l’incertitude réside surtout dans la capacité des corps gelés à revenir à la vie. La technique de cryonie en elle-même est problématique : selon certains experts, il est impossible de refroidir un organisme à une température si extrême sans causer de sévères dommages aux tissus et aux cellules. « Le principal problème est que [le cerveau] est un morceau de tissu massivement dense. L’idée que vous puissiez l’infiltrer avec une sorte d’antigel et que cela protégera le tissu est ridicule », a déclaré Clive Coen, professeur de neurosciences au King’s College London. En outre, le cerveau est un organe si complexe qu’il est difficile, selon lui, de garantir que chacun de ses recoins soit correctement imprégné du mélange cryoprotecteur.

Un corps factice dans la salle d’opération d’Alcor montrant certaines des procédures nécessaires pour emballer les défunts. © Jesse Rieser/New York Times
En dehors de ces préoccupations, le spécialiste pense qu’au moment même où l’équipe de cryogénisation récupère le corps, il est déjà trop tard : quelques minutes d’anoxie suffisent à entraîner la mort des neurones hippocampiques, les dommages cérébraux sont donc inévitables — ce qui remet largement en cause l’intérêt de la procédure. « Voudriez-vous vraiment vous réveiller dans 100 ans, être fondamentalement un légume cognitif et faire soigner votre cancer ? », interroge-t-il.
« Il n’y a absolument aucun moyen actuel, aucun moyen scientifiquement prouvé, de geler un être humain entier à cette température sans détruire complètement le tissu », confirme Shannon Tessier, cryobiologiste à l’Université de Harvard et au Massachusetts General Hospital. Les cellules, qui subissent un stress moléculaire sévère lors du refroidissement, évolueraient naturellement vers l’apoptose. La spécialiste ajoute qu’il est également difficile d’imaginer comment nos tissus pourraient résister au processus de réchauffement, même avec le bénéfice de quelques siècles d’avancées scientifiques.
La conservation et la réanimation cryogéniques sont « 100% impossibles aujourd’hui », reconnaît Dennis Kowalski, président du Cryonics Institute. Mais selon lui, l’humanité n’est pas encore à l’apogée de ses connaissances et beaucoup reste à apprendre et à découvrir.
« La seule incertitude concerne le délai »
En août 2021, KrioRus rapportait avoir cryogénisé 80 personnes et 45 animaux ; environ 500 personnes auraient par ailleurs déjà signé des contrats de cryogénisation. Il faut compter 30 000 euros pour conserver son corps de cette manière — une somme bien en dessous des tarifs pratiqués aux États-Unis, qui avoisinent les 200 000 euros. « J’ai toujours peur de la mort, je ne veux pas mourir, mais la mort me paraît moins effrayante ainsi. Même si la chance que je revive est infime, ça vaut le coup d’essayer », confie l’un des futurs « clients » de la société.
Les chances sont infimes en effet, car à ce jour, aucun procédé de réanimation n’est établi et rien ne garantit qu’il existera à l’avenir. Kowalski décrit ainsi la cryonie comme « un trajet en ambulance vers un futur hôpital qui peut exister ou non ». Mais Valeria Oudalova demeure persuadée que les technologies futures, telles que les nanorobots, permettront de ranimer et guérir les personnes cryogénisés. « Nous garantissons la conservation, la seule incertitude concerne le délai qu’il faudra attendre pour les faire revivre : 30, 50, 100 ans… », résume-t-elle. KrioRus, comme les autres entreprises du secteur, n’est bien entendu soumise à aucune obligation de résultat.
L’idée fait doucement son chemin. Un nouveau centre de cryonie, Southern Cryonics, va d’ailleurs bientôt être inauguré en Australie. Et il semble que la pandémie de COVID-19 a ébranlé les consciences et stimulé l’intérêt des gens envers cette pratique : KrioRus et Alcor ont déclaré avoir reçu un nombre record de demandes de renseignements sur la procédure ces derniers mois. « Peut-être que le coronavirus leur a fait réaliser que leur vie est la chose la plus importante qu’ils possèdent et leur a donné envie d’investir dans leur propre avenir », a déclaré Valeria Oudalova.
« Rien à perdre (si ce n’est de l’argent) et tout à gagner », c’est un peu la devise des défenseurs de la cryonie. Plusieurs points restent cependant à éclaircir concernant une éventuelle « vie d’après ». Pour commencer, il serait souhaitable que la réanimation intègre un moyen d’inverser le processus de vieillissement, afin que le sujet puisse profiter de sa seconde vie dans un corps plus sain et robuste.
Dans un registre plus terre-à-terre, on peut se demander qui va financer la réanimation si l’on parvient un jour à la mettre en œuvre ? En effet, les coûts de la cryogénisation n’impliquent pas cette étape — qui demeure purement hypothétique à ce jour. Et si l’on parvient à réveiller une personne, quel sera son statut au sein de la société ? Devra-t-on envisager de créer un certificat de « réanimation », à la manière des certificats de décès ? Ces gens seront-ils confrontés aux mêmes difficultés que certains des « éclipsés » dans The Avengers, se retrouvant finalement sans leurs proches, sans biens matériels, sans adresse et sans place dans la société ? L’exploit serait a priori déjà tellement immense que personne ne semble s’attarder sur ce genre de considération…
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